Plus de 1000 pages, 5 grands chapitres, un récit fleuve, plutôt une myriade de rivières, comme autant d’intrigues disparates, que l’on suit sans toujours de petits cailloux pour s’y retrouver.
Cette prise de liberté, une dominance de chaos et de violence dans le récit en feront un des chefs d’œuvre du 1e quart du siècle actuel, dont la lecture restera imprégnée d’un certain malaise et envoutement. La narration est multiple, s’échappe constamment du cadre, en digression permanente ce qui confère son côté labyrinthique et parfois confusant. L’on tourne autour d’un personnage dit central, Benno von Archimboldi, mais l’on suivra de nombreuses autres protagonistes, de Londres à Santa Teresa, dans ce Mexique de la périphérie violente et outrancière, pour un retour final dans le temps, celui de l'Allemagne de la 2e guerre mondiale, où la boucle se boucle, dans une sorte de revisitation de la famille biologique, qui joue sa partition.
Oui, comme l'on peut s'y attendre, j’ai été marquée par la répétition morbide de cette centaine de féminicides, mais plus encore par leur description autopsique, dont les moindres détails confinent à l’écœurement.
Mais surtout l’écriture de la dernière partie à la texture à la fois viscérale et distanciée, laissera une impression durable. Elle se détachera dans la brume d’un sombre passé ressassé, crachant une atmosphère post guerre, hantée de ces soldats qui se suicident, ou qui baisent entre eux, de ces vétérans de l’Est ('soldats morts vivants, sans yeux ni bouches, mais avec des verges que les hommes perdent en dernier’).
Un mot sur l’auteur d’origine chilienne, ayant vécu de petits boulots, cherchant à vivre de sa plume, mais surtout à faire vivre sa famille, 2666, sera sa dernière œuvre, alors qu’il est malade et avant qu’une mort précoce, ne l’emporte en 2003 (à 50 ans).
Une phrase à retenir dans ce contexte, ‘je n’ai pas beaucoup de temps, je suis en train de vivre. Je n’ai pas beaucoup de temps, je suis en train de mourir’.