Un rêve crevé

Avis sur 2666

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Tout commence merveilleusement bien, une vie rêvée pour tout bon littéraire et voyageur dans un roman bourré de références classiques et plus contemporaines. L’action prend place dans la seconde moitié du XXe siècle et nous suivons les pérégrinations à travers l’Europe de quatre enseignants-chercheurs, de jeunes gens devenus amis à la suite d'un congrès de littérature allemande tenu en 1994.

Tous nés pendant les années 60 et vivant dans des pays différents, ces intellectuels ne vont plus se quitter malgré leur éloignement géographique. Outre une profonde amitié, ils partagent une passion commune pour un auteur dont ils ne connaissent pas la véritable identité et vont tout faire pour le rencontrer.

Et l’on a envie d’être avec eux, de se perdre dans le labyrinthe londonien, de se rendre à Hambourg juste pour rentre visite à la directrice d’une maison d’édition autour d’un thé bien chaud et de gâteaux secs et de se laisser conter par elle les histoires des écrivains passés par ici.

Mais cela n’est malheureusement qu’une infime facette de 2666 où des lieux et des époques à priori sans rapport se mêlent de façon déconcertante pour toujours atterrir au même endroit: Santa Teresa, au Mexique.

À partir du moment où nous découvrons cette ville, l'œuvre devient de plus en plus inquiétante et dérangeante. L’horreur fait peu à peu son apparition. Les quatre amis se sont envolés depuis un moment. Il n’y a pas une semaine, ou plutôt cinq pages, où une femme ne se fait violer et tuer, et parfois torturer. La liberté propre à la vie des chercheurs européens a disparu. Les personnages et les lecteurs sont étouffés. L’atmosphère est brûlante et fétide. Tout est pesant, immobile. On s’inquiète dès que passe cette grosse voiture noire. Et c’est là que l’on se demande pourquoi on est en train de lire cette œuvre qui sent la mort à plein nez. Faut-il fuir comme l’ont fait maints personnages ou essayer d’en savoir plus comme les quelques journalistes du roman? Faut-il refermer le livre et ne jamais connaître le fin mot de l’histoire ou continuer la lecture malgré les tourments? Et l’on continue, et ça continue, les assassinats s’amoncellent et sont de plus en plus violents. Mais le pire est qu’ils ne sont jamais élucidés comme si la ville, dotée d’une force surnaturelle, en était la responsable. Pourtant, ce sont bien des hommes qui sont derrière tout cela. Outre le dégoût, Roberto Bolaño transmet très bien le sentiment de révolte au lecteur car même si le lieu de Santa Teresa est fictif, ce qu’il raconte est bien réel. Au Mexique, tout le monde est au courant de ces monstrueux meurtres en série et mis à part quelques-uns le monde s’en fout. C’est devenu banal de trouver le corps d’une femme violé et mutilé dans le désert.

Le lecteur finit désabusé. À la lumière de ces crimes, la vie pourtant si magnifique des professeurs européens devient insignifiante, comme une bulle qui a crevé au seul contact du Mexique, immédiatement mitraillée par le soleil de plomb.

Le roman s’achève, amèrement.

Les intellectuels sont loin.

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