N’allez pas chercher d’images sur internet. Je sais que vous êtes déjà en train de le faire mais courez plutôt dans une médiathèque où vous pourriez trouver l’ouvrage. Outre le risque d’être choqué-e-s, vous allez diminuer votre rapport à l’œuvre. Les miniatures du net vont cantonner Nebreda au rôle de freak, vous faisant perdre les détails qu’elles contiennent. Les fils ténus épinglés, la poussière, les textes écrits en marge de l’image, le grain, autant d’éléments qui font partie des photos, les structurent et les expliquent.
David Nebreda nous parle depuis le pays du désordre mental. À la différence d’un Artaud ou d’un Garouste, qui œuvrent en parallèle de la maladie, il est au cœur de ce mal et l’utilise comme matière d’artiste. Ce n’est pas non plus de l’art-thérapie, même s’il parle de sa reconstruction au travers de ce processus. Non, c’est un authentique travail d’artiste où tout est soigneusement étudié. Nebreda est un grand photographe qui maîtrise toutes les étapes de cet art, la plastique est irréprochable, les compositions saisissantes.
Il est capable de dépasser son sujet par son travail comme tout grand artiste. Ce faisant, il se permet de nous atteindre même s’il parle comme en langue étrangère. Le réel est une telle agression qu’il ne peut le maîtriser qu’au travers de rituels très précis et concrets qui ressemblent parfois à des offrandes mystiques. La matière omniprésente dans ses images, la réalité du sang, ses mutilations, son orthorexie alimentaire sont autant d’éléments de sa liturgie.
L’hyper-contrôle du réel pour s’assurer d’une réalité dont il doute.
L’extrême tension autour de ce sujet se retrouve dans ses photos comme dans ses textes. À l’instar de ses images, parfois incompréhensibles, ce qu’il écrit sur son œuvre oscille entre limpide et abscons. Mais le signifiant et la beauté affleurent toujours même lorsqu’ils nous échappent.
C’est un voyage dans un pays dont je ne pratique pas la langue, et c’est un des plus beaux que j’ai pu faire. Son corps parfois extrêmement dur à regarder, autant que certaines choses qu’il s’inflige, devient pourtant le vaisseau de nos émotions. Transfiguré par la pureté plastique des images, il nous apprivoise rapidement. Ce corps supplicié nous attendrit par l’air doux que Nebreda prend en fermant les yeux pour tenir la pose.
En quelques images feuilletées, l’insoutenable devient sublime.
J’ai toujours vu Nebreda comme le produit indissociable de sa schizophrénie et de son hispanité. Existerait-il sans les processions de pénitents, les beaux nains de Velázquez, les christs ensanglantés, l’horreur tragique de Picasso, l’extase sainte de Zurbarán, la beauté laide de Dalí, la sombre lumière de Goya... Toute cette culture, forgée dans le rituel extatique et sanglant, qui sait regarder droit dans les yeux le difforme et le tragique. Héritier de cette âme baroque et sombre, son travail penche vers la finesse. Son esthétique rejoint la délicatesse de Zurbarán plutôt que le grotesque de Guernica. Ses postures offrent la paix de certains suppliciés plutôt que l’horreur de Saturne dévorant un de ses fils.
Les photos ne forment pas une série mais un corpus. On pourrait vouloir un ouvrage plus resserré, ne retenant que les images les plus marquantes. Mais la pertinence de Nebreda est dans la cohérence de l’univers qu’il propose, pas dans une galerie d’images chocs.
J’espère que vous pourrez regarder son travail comme je le fais, avec une certaine sérénité malgré les émotions violentes qu’il va vous provoquer.
9/10