Une pièce sur rien.

Avis sur Bérénice

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La clef des pièces de Racine, on le sait bien, c'est l'amour. Oui, et c'est toujours le cas, plus que les conflits politiques, les combats contre le destin... Qui sont toujours présents en creux, mais qui se retirent face à la force du problème des passions.
... Et c'est paradoxalement encore plus vrai ici : car si on nous parle de politique, des devoirs d'un empereur romain, c'est comme fond ou cadre de la pièce ; mais ce n'est pas le noeud de l'intrigue - si on peut parler d'intrigue, quand on peut résumer la pièce ainsi : Titus, tout juste empereur de Rome, doit répudier son amante, Bérénice, car il doit avoir pour épouse une Romaine, tandis que Bérénice est reine de Palestine. Ainsi, le véritable problème est l'amour, car bien évidemment les deux héros s'aiment. La politique n'est peut-être, finalement, qu'un prétexte à parler de la passion amoureuse, sur laquelle se joue la tragédie de la pièce tout entière, sans véritable action, sans obstacles externes, sans rebondissements, et même sans véritable suspense... (Car si on espère anxieusement que Titus change d'avis, on se doute bien que tout est joué d'avance.) Non, il n'y a pas d'autre obstacle qu'interne, moral, psychologique, et pas d'autre enjeu que "la fureur de Rome qui va se déchaîner si l'impératrice n'est pas romaine", ce qui paraît bien sûr relativement mince au lecteur contemporain, tout comme au lecteur du XVIIe siècle certainement.

Et le tour de force est de taille : Racine parvient à rendre captivante une pièce qui ne parle de rien. C'est un peu du plagiat par anticipation, ce que l'Oulipo et Pierre Bayard ne renieraient pas : en effet, Flauby n'a rien inventé avec Emma Bovary, car Racine a fait avant lui et de son propre aveu dans des termes similaires une pièce sur rien, du moins au théâtre. Ce qui permit aux critiques de l'époque de s'en donner à coeur joie pour critiquer cette pièce de femmes (avouons que les histoires d'amour malheureuses sont plus souvent notre lot que celui des hommes, eh oui, ne nous voilons pas la face), en se focalisant sur le dénuement d'une intrigue focalisée sur l'amour. Néanmoins, ces vieux rabat-joie n'empêchent pas que l'on se prenne au jeu. Car cette passion directrice, ce dilemme entre raison d'Etat et passion, et cette résignation noble, tout à la fois humaine (car dans la vie réelle on prend ce genre de décision et on ne meurt jamais d'amour) et inhumaine ( nos deux amants sont quand même des figures idéalisées et fantasmées, antiques, évoluant dans des sphères supérieures et fascinantes, zut !), et qui rappelle de loin en loin La Princesse de Clèves d'ailleurs, est un drame universellement compréhensible. Qui en effet n'a jamais dû renoncer à une passion au profit de l'austère et implacable raison ? Et on a envie de pleurer, de crier à Titus qu'il ne devrait pas obéir à une loi si sotte, de crier à Bérénice de se jeter sur lui pour a) l'étrangler b) ... pour lui faire changer d'avis (ajoutez ce à quoi vous pensez, je suis en public, mon image de marque exige un peu de décence, jeunes effrontés). Comment rester insensible, face à une telle souffrance ? Et le tragique n'est pas dans le dénouement, qui est fatal et d'autant plus terrible, mais dans les circonstances de la rupture et dans les sentiments des personnages. Racine renouvelle donc ici la tragédie classique (non, Bérénice est loin d'être l'archétype de la tragédie classique !), lui donne une originalité qui passe par un souffle moderne (minimisation de l'action, concentration sur l'intime et la psyché...) et par là peut-être plus émouvant encore.
Cependant, dans tout ce tragique, l'Amour, cette dangereuse figure, triomphe toujours au fond : même s'il y a échec en surface, dans les faits, Titus et Bérénice font des engagements d'amour éternel, et Titus dit dans une réplique restée célèbre qu'il va désormais cesser de vivre pour gouverner. Il y a donc certes victoire officielle de l'Etat, mais à un prix tel qu'il y a consubstantiellement échec interne, car la vie perd tout son sens ; chacun de nos héros se définit par le fait d'aimer l'autre. On peut penser encore une fois à Mme de Clèves, qui garde honneur et vertu mais ruine sa vie (si vous m'accordez l'autorisation d'assimiler le refuge d'un couvent à la ruine d'une vie) et perd toute chance de bonheur.

Je rajoute un point finalement, car je me rends compte que c'est grave stylé comme pièce en fait. C'est passionnant à lire et à étudier en profondeur. Mais je n'ai pas encore parlé d'Antiochus : Grec qui assiste à l'amour des deux autres, et dont le rôle ne se résume pas à présenter les personnages et à servir d'intermédiaire contrit. Il est roi du Pont, il est l'amant de Bérénice, mais amant honni et au désespoir, Cependant il reste la troisième patte du canard, et ne parvient pas à s'imposer, face à la toute-présence des héros (oui le terme n'existe pas mais il convient bien je trouve), il est pitoyable et suscite la compassion du lecteur mais on a envie de lui dire de partir, car de toute façon il ne peut parvenir à rien, il ne fait qu'assister, impuissant, à un huis clos, à une bulle - il n'est jamais qu'extérieur, et ne peut que pleurer en silence. Voilà l'image que je me fais de la pièce tout entière, si cela peut aider à me faire comprendre : je vois Titus et Bérénice se fixer, le regard empreint d'une acceptation froide et d'une passion brûlante, immobiles, l'un en face de l'autre en silence et assez distants ; avec en retrait, Antiochus, impuissant toujours, éploré et petit, petit. La focalisation intense sur l'empereur et sa reine l'élimine du champ de notre regard - il est presque aussi accessoire que les confidents, ces personnages sans individualité, simples interlocuteurs utiles.

Bérénice est donc le livre de l'amour et de la souffrance, le livre d'un homme et d'une femme. C'est simple dans l'argument, complexe dans les tourments intimes des protagonistes. C'est un chef-d'oeuvre.

PS : tout au long de ma critique, j'utilise le mot "amant" dans son sens du XVIIe siècle, et non dans le sens actuel.
PPS : j'ai dû, comme ma liste le dit avec une hargne désespérée, réécrire ma critique. J'ai réussi à retrouver l'essentiel de son contenu dans ma petite caboche, mais j'ai perdu je pense le style et le souffle épique qui me traversait lors de la première version. Si c'est un peu fade et que les blagounettes vous paraissent un peu forcées, c'est normal, et je m'en excuse !

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