Un polar pas comme les autres ...

Avis sur Du champagne, un cadavre et des putes - Tome 1

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Déjà, il faut éviter tout malentendu induit par le titre, qui annonce un polar rock and roll : vous aurez une meilleure idée de ce à quoi vous attendre si je vous dis que c'est entre Rosetta et Nymphomaniac, entre King Kong théorie et les Misérables, entre l’auto-bio intimiste d'une pute et le pavé qui décrypte son époque aussi bien qu'une thèse de socio, et que vous secouez tout ça ...

Le premier tome de ce roman annoncé comme ayant une pagination totale dépassant Guerre et paix (!) commence comme un polar pur et dur pendant 150 pages environ, avant de partir sur une forme nettement plus originale (je ne crois pas avoir déjà lu quelque chose comme ça) et très moderne pour les 250 pages restantes où l'aspect drame social domine sur le côté policier. Petit pitch : Alice, une jeune prostituée, est retrouvée morte à son domicile, assassinée. Le flic chargé de l'enquête va tenter de reconstruire sa vie en parcourant son journal intime et en interrogeant les témoins de sa vie. L'histoire suit donc les grandes étapes du parcours d'Alice, mais au lieu d'avoir une narration linéaire classique, on a un assemblage de fragment intense et un va-et-vient permanent entre l'enquête au jour le jour et le journal intime à la première personne : comme le dit l'auteur en interview, c'est un peu comme si on avait fondu la série et le film Twin Peaks en une seule entité. Difficile de trouver une comparaison plus explicite correspondant au projet.

Il y a dans ce 1er tome mille bonnes raisons de le lire, et si je cherche à résumer ce que j'y ai trouvé, j'ai envie de parler :

-d'une des descriptions qui m'a le plus fait kiffer de toute ma vie de lecteur : le château où vit l'amoureux d'Alice, entre luxe raffiné façon Oscar Wilde, dans lequel transparaît le goût de la beauté, pas de l’esbroufe clinquante, et inventivité artisanale en mode cabane de zadiste mais version dandy aristo qui bricole dans un monument classé ... : je pense que tout lecteur appréciant les description style l'île de Monte-Cristo ou le château perdu des 120 journées, peut avoir envie de poser le bouquin pendant cette lecture et se fantasmer vivre (et cuisiner) (et lire !) là dedans ...

-des différents milieux et types d'emplois traversés et de tout ce qu'on en apprend : dit comme ça, on peut dire ça de beaucoup de polar, mais une telle variété, traité par autant de biais différents avec autant de finesse, c'est tout de même pas courant dans une seule histoire, difficile de développer sans spoiler, mais on va de la France profonde désertifiée dont on parle avec les gilets jaunes à Paris, avec ses théâtreux pédants qui se prennent pour la nouvelle bohème,

-du côté "moraliste à la Balzac", qui, à travers des tirades classes de certains perso, dénonce la médiocrité contemporaine, même si ce travail est moins frontal et plus empathique que les autres œuvres de l'auteur, y'a quelques perles dans le genre (par exemple Mme Karsenty, employeuse d'hôtesse d'èvenementiel, à propos de "cette génération de gosses pour la plupart formatés, fainéants, incultes, matérialistes et castrés qui ont grandi dans l’injonction paradoxale qui trouve sa quintessence dans la téléréalité ou les réseaux sociaux : un désir obsédant de gratification narcissique, mais qui n’est lié dans leur esprit à aucune conscience des efforts à accomplir pour obtenir, pour mériter les choses. Alors ils sont là, assis sans rien faire à vous regarder en exigeant que vous les trouviez formidables parce qu’ils viennent de partager une vidéo sur leur page Facebook – c’en est affligeant.").

-du panorama des sales galères qui tombent en série sur les crevards, des factures qui s'amoncellent en passant par les proprios abjectes qui proposent aux jeunes filles de payer leur loyer en nature jusqu'aux patrons dans la restauration qui savent jusqu'où pousser le bouchon trop loin (des amies ayant bossées pour ce genre de bonhomme, que ça fait du bien de voir ces salopards dénoncés et leurs combines mis à jour !),

-de la rage social de l'héroïne :

(un extrait tiré de son journal :"Putain de sale vieux de merde ! Comme si ça suffisait pas d’être un robot coincé derrière un tapis roulant, comme si ça suffisait pas de prendre le bus le matin à 7 h 28 pour embaucher dans une zone commerciale en crevant de honte et de haine de soi – mais si !, c’est une promotion ma fille !, regarde !, il y a deux ans t’étais caissière à Lidl, aujourd’hui, t’as le bonheur de faire la même à Carrouf, c’est plus prestigieux, non ? ... –, comme si ça suffisait pas que ce soit la fin de la semaine, le dernier jour de mon CDD et qu’à 20 heures passées, je sois encore au taf à encaisser les bouteilles de sky des jeunes de mon âge qui vont faire la fête quand, moi, j’ai une seule envie, c’est de dormir, comme si ça suffisait pas qu’il y ait ici aucune poésie et que de la laideur, il a fallu en plus qu’un putain de boulet la ramène pour essayer de me serrer, un genre de vieux chauve fringué comme une merde avec ses courses de pauvre célibataire pathétique qui vient chercher le panier repas qu’il va bouffer tout seul devant sa télé! Avec son chat... Il a une gueule à vivre dans un deux-pièces qui pue la pisse de chat... Putain !, j’ai été à deux doigts d’appeler la sécurité ! Si au moins il y avait été franco, mais non, le bâtard ! À l’entendre, c’était pas mon cul qui l’intéressait, c’était mon âme ... Ben voyons... Une saloperie de curé en plus! Je croyais avoir passé l’âge d’être branchée par des pédophiles…".)

-etc, etc.

Bref, je pense à trop de choses à la fois et je pars en vrille en sautant du coq à l'âne comme dans une partouze à la ferme, selon une formule de Fuzati. D'ailleurs même là ça me fait penser que j'ai oublié un truc essentiel : quoiqu'on pense de Vive la vie du Klub des loosers, force est de constater, en comparant ça avec la dignité et l'humour dont Alice fait preuve face à tout ses malheurs, d'à quel point il entre de la complaisance un peu écœurante à la longue dans l’auto-apitoiement des blancs de classes moyennes (et sup') qui n'ont rien de mieux à faire que de geindre sur leur sort malgré toutes les cartes qu'ils ont en main comparé à ceux et celles qui viennent d'où vient l'héroïne.

Alors histoire de cadrer un peu cette critique, je vais parler de deux-trois aspects de ce premier tome qui pourraient teaser quelqu'un s'intéressant au féminisme, vu que c'est un des angles avec lequel aborder le bouquin, en accord avec les attentes de pas mal de gens en ce moment :

-Force est de constater qu'on voit un petit paquet de mecs minables, des gros porcs ignobles qu'on a envie de castrer à vif au petit copain égoïste et vil qui enfonce l'autre l'air de rien, en passant par des types qui tentent d'abuser de leur pouvoir en profitant de la précarité. (On voit aussi des mecs moins pires, des mecs mieux, des mecs vraiment classes (rare tout de même, le roman étant réaliste ...), on est jamais dans la caricature mais toujours dans un dégradé complexe et fin.)

-Le personnage principale est une meuf, et elle est foutrement classe et courageuse, en plus d'être drôle et touchante. Elle subit et vit des choses traumatisantes dans son adolescence, fragile et esseulée. On suit son lent chemin pour surmonter tout ça, ses avancés, ses blocages et ses doutes, à travers différents extraits de son journal intime étalés dans le temps qui permettent de voir toute la difficulté de comprendre en profondeur ses blessures et les séquelles, les tranchées pernicieuses inconscientes qu'elles peuvent creuser dans un esprit. Pour les férus de psychologie, on peut dire qu'on suit une tentative de résilience au jour le jour, qui marque autant par les concepts utilisés que par l'exemplaire lucidité qui se diffuse. Le tout façon self-made-psychothérapeute : c'est très complexe et ça vaut le coup de le relire plusieurs fois pour tout piger je trouve, mais il n'y a pas de jargon en mode j'ai lu Lacan et je frime, tout ça est très personnel et accessible. En ce sens comme en bien d'autre, on est en plein dans un roman initiatique, et on a autant envie d'entendre Alice nous parler de ses bouquins préférés que de savoir qui l'a tué (ça tombe bien, la réponse c'est pas pour tout de suite semble-t-il).

-Avec la variété des personnages et des périodes de la vie de l'héroïne, on a un spectre très complexe et varié de la sexualité hétéro, dont je crois la force est de pouvoir être interprété et ressenti de façon très différentes par chaque lectrice et chaque lecteur, tout en ne pouvant que semer des doutes sur des positions très arrêtées, que ce soit celle d'un mec pensant que tout va bien de ce côté là à part quelques viols dans des couloirs sordides qui ne le concerne pas ou celle d'une rad fem pensant quasiment que tout sexe hétéro est un viol, et donc un domaine à éviter absolument pour les femmes ... Avoir des exemples incarnés dans une vie singulière pour débattre de ces choses-là me semble un bon préalable pour ne pas dire n'importe quoi : ce roman est tout sauf une illustration de thèse de tel ou tel doxa, c'est brut et jusqu'au-boutiste dans sa crudité, et force est de constater qu'en plus d'être très prenant à lire, ça peut être aussi un bon support pour des discussions sur ce domaine là.

Je balance un dernier extrait qui peut faire le lien entre ces trois points :

"Journal d’Alice (16/06/2010)

Je crois que c’est en arrivant à Paris que j’ai commencé à me libérer de mon hyperséduction. Pas d’un coup, bien sûr, et encore moins totalement, tout ça a été très partiel et très progressif, mais on peut tout de même dire que, du jour où j’ai débarqué dans la capitale, les choses ont significativement changé sans véritable rechute par la suite. C’est étrange de dire ça alors que c’est à Paris que j’ai sucé ma première bite pour de l’argent. J’allais écrire que je suis devenue pute, mais non…, aujourd’hui, je suis pute, à l’époque, j’ai simplement, enfin…, façon de parler…, connu mes deux premières expériences prostitutionnelles – c’est très différent.
Précisons qu’il n’y a eu aucune préméditation, aucune volonté ni même aucune conscience dans ce changement d’attitude qui, d’une certaine façon, était apparemment anecdotique, marginal, presque imperceptible et qui, pourtant, en réalité, s’est révélé absolument radical. Je veux dire que, des mecs, j’ai continué à m’en taper un paquet à Paris en ne pensant toujours qu’exclusivement à leur plaisir et, de mon côté, en n’en ressentant jamais le moindre avec aucun d’entre eux. Même si c’est à cette époque également que j’ai appris à simuler… Ça peut paraître un détail ou une plaisanterie mais, avec le recul, je trouve cela au contraire très signifiant. Ça veut dire que c’est uniquement à partir de ces années-là que j’ai compris qu’il était normal (et que donc je devais faire semblant de m’y conformer) qu’une fille prenne du plaisir. Avant, ce n’est bien sûr pas que je pensais le contraire, mais la question ne m’était même jamais venue à l’esprit. Il faut croire que ça n’avait pas dû non plus beaucoup préoccuper les mecs qui couchaient avec moi dans les Combrailles…
J’ai donc continué à me taper plein de mecs, peu ou prou autant qu’à Saint-Eloy, et, pourtant, quelque chose avait changé à la fois en superficie et en profondeur : je ne couchais plus tout de suite avec n’importe qui juste parce qu’il me le demandait même pas poliment (ça, c’est pour la superficie) et, de sac à foutre méprisée, je me suis transformée en femme fatale – bon, d’accord…, en superbonnasse au moins – que chaque homme rêve de conquérir, avec pour conséquence bien tangible une modification spectaculaire de l’image de moi que m’apportaient ces coups de queues (ça, c’est pour la profondeur – avec ou sans jeu de mots)."

Si ça vous donne envie de lire la suite, le roman étant sorti en autoédition, il s'achète directement sur le site de l'auteur rubrique VPC (http://www.crevez-tous.com/vpc/), ce qui permet, tant qu'il n'est pas trop connu pour prendre le temps de faire ça, d'avoir une belle dédicace personnalisée : si je dis pas n'importe quoi et que le bouquin est aussi bien que je le pense, faut en profiter.

En souhaitant une bonne lecture aux curieux qui tenteront de le lire !

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