Scar Wars

Avis sur Et quelquefois j'ai comme une grande idée

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Stars, they come and go
They come fast, they come slow...

Elle a bien raison, Nina. Les étoiles, ça va et ça vient.
La pluie par contre, ça reste. Des jours, des nuits, des semaines durant, c'est le déluge, l'averse infinie qui s'écoule dans les cicatrices de l'Amérique et les remplit ras-la-gueule, jusqu'à les faire déborder. La pluie ruisselle dans les rivières, et cloître chacun chez soi, perdu dans ses pensées.

Face à l'orage, face à la montée des eaux, un tas de briques perché sur une butée artificielle montée contre les flots s'élève comme un immense doigt d'honneur à la ville submergée, à la ville dépitée. La rivière vient s'y briser les dents, amer aveu d'impuissance de Dame Nature face à un groupe d'irréductibles bûcherons.
Les Stamper, famille instable ballotée dans toute l'Amérique par un putain de désir d'ailleurs, s'embourbent sur les rives de la Wakonda, seuls face au torrent en furie, seuls face au village en dépit.

De l'autre côté de la Wakonda, dans le vieux pub miteux de Teddy, sous la lumière d'un néon souffreteux, tous les bûcherons syndiqués crachent dans le whisky leur haine de Hank Stamper et sa famille, briseurs de grève, briseurs de rêve, égoïstes ébénistes.
Dans tous les coins de la ville, on baisse les yeux pour ne pas voir la pluie, on courbe l'échine face au mastodonte Stamper et ses poings ensanglantés, et chacun se tourne vers ses démons intérieurs. Chorale de scarifiés, le patelin s'enlise dans la boue, rongé par la peur et le mépris.

La pluie, la boue.
Toujours.

Et de l'autre côté de ce torrent de larmes divines, on rafistole les planches pour ne pas voir sa maison couler, de dehors ou de dedans. Envahie de rancoeurs familiales, de querelles de non-dits, d'incompréhensions, l'apophyse échaffaudée depuis des décennies s'effrite de toutes parts chaque soir, en sourdine d'une tentative désespérée d'élaguer chaque jour un peu plus les forêts ripisylves.
Dans ce défi fou, la famille Stamper se resserre, se découvre, et se frappe, toujours plus proche du coeur. Les rancunes s'effacent le temps d'abattre d'immenses pins, la fraternité renaît, l'espace d'un temps. Et au fond, toujours dormante, une guerre inavouée de cicatrices.

Et la pluie, toujours la pluie, comme si la forêt déployait toute son ingéniosité pour lutter face à ces bûcherons réprouvés. La boue, les ronces, les rochers, et tout en haut, à la cime des conifères, la pluie elle-même qui semble tenter de maintenir les troncs debout, insinuant son fil au coeur des millions d'aiguilles vertes pour tenter de coudre les sapins à la tenture du ciel...

Dans un immense fracas, le tronc chute, tout éclate, les ronces, la grève, les secrets, les revanches, les corps et les mâchoires, tout se brise en un éclair. Débarrassé de sa couverture sylvestre, le monde est à nu.
Teddy fait les comptes dans son boui-boui crasseux.
Les Stamper règlent leurs comptes sous le déluge.
Toujours la pluie, toujours la boue.
Toujours cette grève, qui laissera des cicatrices que la pluie ne saura combler.

Comme un ouragan qui n'aura épargné personne, qui aura chamboulé ce labyrinthe d'individus, la grève et la pluie ont mis le feu à une poudre quiescente, ébranlée par l'irruption d'un gamin de la ville envahi par une haine tenace pour sa famille.
Les ruines de ce monde fument encore de leur joute, de la folie infinie de cette bande de dégénérés perchée sur un lopin de terre dénié à la rivière destructrice.

Et la pluie qui ne s'arrête pas de tomber. Qui ne s'arrêtera jamais.
Putain de temps.

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