Début février 2026, par curiosité comme toujours, j’ai découvert Histoire de deux peuples, un essai de Jacques Bainville (1879-1936) publié pour la première fois en 1915 et maintes fois cité par Éric Zemmour sur les plateaux télé. Cet ouvrage, écrit en pleine Grande Guerre et prolongé jusqu’à l’ascension d’Hitler en 1933, et c’est cette version rallongée que j’ai lue. Histoire de deux peuples n’est pas une simple chronique relatant les relations franco-allemandes, c’est un texte à charge, quasi prophétique, retraçant mille ans de relations entre la France et le monde germanique.
La thèse est implacable et m’a profondément marqué de par sa lucidité. Pendant près d’un millénaire, la France, puissance continentale depuis le Moyen Âge, a réussi à contenir les velléités et la volonté de puissance du peuple germanique. Celui-ci, morcelé en principautés aux intérêts divergents, ne représentait pas une menace significative tant que nos rois parvenaient à maintenir l’équilibre grâce à une politique habile. Les traités de Westphalie, souvent encensés, furent en réalité un poison lent. La France, par calcul, préserva l’anarchie allemande… jusqu’à ce que la Révolution de 1789 opère un retournement catastrophique. Au nom de la liberté individuelle, des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et de l’exaltation révolutionnaire, la France légitima ce qu’elle avait combattu pendant des siècles. Elle autonomisa d’abord la Prusse, puis le bloc germanique entier. De là naquit la séquence tragique que l’on connaît 1870-1914-1940. Bainville démontre avec une logique presque romanesque comment la France a elle-même défait sa propre protection et conduit l’Europe à la guerre sans le savoir.
L’aspect que j’ai le plus apprécié dans ce court essai, c’est clairement la beauté de l’écriture. Bainville a le sens de la formule, certaines fulgurances m’ont marqué. Il faut lire Bainville comme on lirait un grand récit vivant et peu importe son monarchisme ou son amitié avec la pensée maurrassienne. Tous les historiens écrivent avec un prisme, ce n’est pas les fameux « hussards de la République » qui prétendront le contraire. Certains hommes-soja préfèrent la repentance perpétuelle et la culpabilisation nationale. Bainville choisit le sien, pro-français, lucide, sans illusion sur les faiblesses démocratiques face à la force germanique. Et c’est rafraîchissant, on ne fait plus d’histoire comme cela aujourd’hui.
A toute fin utile, je rappelle que la France n’a pas commencé en 1789, je dirai même que sa longue et magnifique histoire s’est terminée à cette date, tout n’est que déliquescence par la suite. Je rappelle aussi que notre mémoire collective est devenue d’une pauvreté affligeante. Les Français ne connaissent désormais que quatre jalons obligés martelés à l’école Républicaine : la Révolution de 1789, la colonisation méchante des blancs sur les noirs, la Grande Guerre 14-18 et 39-45 avec Hitler/Pétain. Stop et fin. Je suis las de constater que les Français ignorent souvent leur histoire profonde, la plus riche, dense et complexe du monde. Pour beaucoup, avant 1789, la France n’existait pas. Bainville offre ici un récit contraire, puissant et cohérent et montre la puissance rayonnante de la France sous la monarchie et son habileté politique dans les affaires internationales.
Pour ma part, et vous le savez cher lecteur, la Révolution reste à mes yeux une catastrophe abyssale, une ruine idéologique et un naufrage moral dont nous payons encore les intérêts composés. Elle a pulvérisé l’équilibre européen patiemment construit, désorganisé la France intérieure, condamné des populations à la mort ou à l’exil, semé des idées explosives chez les voisins et ouvert la voie aux nationalismes qui nous revinrent en pleine figure sous la bannière allemande. J’en garde vingt pour cent de positif à tout casser et le reste est un désastre. Bainville le montre sans ambages, et c’est précisément ce qui rend son livre si salutaire. Si vous voulez vous la péter le soir lors d’un dîner mondain à Mc Donald, n’hésitez pas à glisser la phrase suivante : « La boucherie de la première guerre mondiale et le désastre de la Seconde sont en partie le fruit de la Révolution Française de 1789. C’est écrit dans le livre, il faut le savoir ! ».
Tout n’est pas parfait dans cet Histoire de deux peuples, certains regretterons le ton parfois excessif dans l’anti-germanisme même si la France et les élites politiques actuelles gagneraient à se méfier de la politique Allemande en Europe qui nous la met systématiquement dans le fion. L’histoire n’est pas un conte manichéen avec des méchants absolus même s’il faut noter que l’Allemagne a fait des choix agressifs, expansionnistes, tragiques. Elle n’était pas « destinée » à la guerre, mais elle les a faits. La France, parfois naïve ou idéaliste, a cru à une entente naturelle après 1789 ou 1918 et reproduit cette erreur depuis la fin du XXème siècle et ce début de XXIème siècle. Les faits sont les faits. Bainville les analyse tels quels, sans rêver d’un monde où Bismarck tend la main aux Français à Versailles. Il écrit sa prolongation en 1933, à la veille de l’horreur absolue, et il meurt en 1936 sans avoir vu la Seconde Guerre mondiale éclater. Sa prescience s’arrête donc aux signes avant-coureurs du nazisme des années 30 ; il anticipe la tempête sans en connaître l’ampleur finale, ce qui rend son pessimisme d’autant plus troublant lu aujourd’hui.
En conclusion, l’ouvrage de Bainville garde une actualité cuisante alors que le « couple franco-allemand » continue de battre de l'aile au cœur de l’Europe et que la France est toujours « le trou à dispo » de nos chers voisins d’outre-Rhin. Information importante : ce livre n’est pas une histoire objective car il n’en existe pas, nulle part. Merci. Cet essai ressemble davantage à cri du cœur, une arme intellectuelle forgée en temps de péril et à destination des incapables qui nous gouvernent. Que ce soit à l'époque de Bainville ou de la nôtre. Histoire de deux peuples m’a offert ce que je cherchais soit une vision forte, radicale au sens noble du terme, qui fait résonner ma sensibilité conservatrice et mon goût pour les enchaînements géopolitiques tragiques. Comme on dit souvent, l’histoire est un miroir où chaque génération vient se chercher. J’y ai retrouvé beaucoup de moi-même. Une lecture indispensable pour ceux qui veulent comprendre la France d'autrefois et d'aujourd'hui autrement que par les récits officiels/scolaires. Jacques Bainville reste, cent ans après, d’une lucidité rare et d’une plume absolument remarquable. Je recommande fortement.