Erwan Le Morhedec est une star dans la « cathosphère », les catholiques étant toujours avides de trouver des portes paroles emblématiques, quitte à faire feu de tout bois vu le peu de volontaires ou a contrario vu la capacité de certains laïcs ou membres du clergé à étouffer les plus brillants d'entre eux. C'est ainsi que l'on se retrouve avec des Grégory Turpin ou des Frigide Barjot à ne plus savoir qu'en faire… Bref, je regardais donc d'un œil dubitatif la popularité croissante de M. Le Morhedec. Avocat de son état et plus connu en tant que bloggueur sous le pseudonyme de Koz, sur son blog « Koztoujours », il bénéficie pourtant d'une qualité très positive selon moi : il est pro Pape François. Sans m'emporter dans un enthousiasme délirant, je trouvais certains de ses posts très justes, mais ça s'arrêtait là. Jusqu'à ce que je tombe sur ces première et quatrième de couverture, pile au bon moment, puisqu'à l'époque nous étions en plein pendant la compagne présidentielle, où une certaine Marine sévissait sous l’œil complice des médias français. Mais revenons-en à ce bouquin, mille fois plus intéressant. Enfin quelqu'un qui aborde le sujet frontalement ! Quelqu'un qui dénonce les catholiques identitaires, qui font tant de mal aux véritables catholiques, c'est-à-dire ceux qui suivent les enseignements du Christ, et non pas les diatribes d'extrémistes dangereux, faux prophètes d'un prêt-à-penser mortifère.


Tout d'abord, Erwan Le Morhedec remet les pendules à l'heure. Si l'on parle tant d'identité, c'est que le FN a posé le débat selon ces termes, alors qu'il faut sortir de ce carcan idéologique et prosélyte pour vraiment penser notre situation actuelle et celle à venir.



« Chacun doit être conscient que, pour reprendre les mots de Bruno Mégret, lorsque l'on s'interroge sur notre identité, dans une certaine mesure, on s'inscrit déjà dans une problématique imposée. Il nous incombe de débusquer l'artifice rhétorique : l'identitarisme n'est pas le goût ni la conscience de l'identité, c'est le rejet de l'altérité. »



Il est très clair que les hérauts de l'identitarisme sont en fait des passéistes, racistes et xénophobes usant d'éléments de langages qui se veulent consensuels, dans le but d'emporter l'adhésion des Français les plus naïfs. Mais le plus fort, c'est que Le Morhedec nous fait comprendre que si ces personnes se revendiquent du Christianisme, elles sont en réalité tout ce qu'il y a de plus païennes et anti-chrétiennes, à l'image de tout ces discours sur une virilité voire une intransigeance (c'est à dire une inhumanité) à retrouver, tout comme encore l'idéologie promue il y a quelques décennies par un peintre raté à petite moustache, fondée sur un imaginaire et des rites également païens. Les références à nos ancêtres les Gaulois, à nos racines celtes, semblent prendre le pas sur l'héritage du Christ, qui, rappelons-le, n'est pas né Gaulois mais Juif. Le Christ d'ailleurs, qui a dynamité la société de son temps et les tenants d'un esprit de la lettre bête et méchant, ne retrouverait pas ses petits s'il revenait sur Terre de nos jours, au milieu de ces nouveaux Pharisiens qui ont supplanté ceux d'alors...


Ces personnes, mal dans leur époque, sont en fait nostalgiques d'un passé hautement fantasmé, en vérité « so XIXème siècle », oubliant les 2 000 ans d'histoire qui nous séparent de la naissance du Christ, et l'apport des premiers chrétiens, de ceux du Moyen-Âge ou encore de la Renaissance humaniste. Une citation très pertinente de Saint-Augustin, tirée de son « Sermon sur les épreuves de ce temps », vaut tous les discours sur le sujet :



« Des gens récriminent sur leur époque […]. Si l'on pouvait les ramener à l'époque de leurs parents, est-ce qu'ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c'était le bon temps, n'est bon que parce que ce n'est pas le tien. »



J'y ajoute ma touche personnelle : pendant que l’Église française vit un retour à la religiosité, à la « piété » faux-cul, avec tout cet attirail grand guignolesque désolant : cols romains bien raides, soutanes virevoltantes, chapelet long comme le bras, mains jointes et regards tournés vers le ciel, dans cette imagerie sulpicienne que personnellement j'abhorre tant elle respire la fausseté, les églises se vident et seuls les plus tradis voire les plus ultras surnagent, omniprésents, que ce soit dans les médias ou les associations catholiques, les vidant de toute leur substance, et montrant à la face du monde une image faussée et désastreuse du catholicisme… Seul motif de réjouissance : l'élection du Pape François, qui restera un moment clé dans l'histoire de l’Église, lui-même étant porteur d'une façon d'être et de vivre qui redonne l'espoir à bien des gens, catholiques ou non d'ailleurs. Nul doute que c'est cette stratégie de la main tendue et non de la condescendance qui ramènera des hommes et des femmes à la foi catholique.


Mais je m'égare, revenons-en au bouquin de Le Morhedec, qui vous le voyez, soit dit en passant, ouvre à bien des perspectives et des remises en cause. Il a bien raison quand il dit qu'on ne sauvegarde pas le message du Christ en l'enfermant derrière des murailles épaisses et inaccessibles, à double tour dans un coffre fort exigu. Pour transmettre son message à qui veut bien l'entendre, encore faut-il recréer le monde à notre tour, oui créer du neuf pour transmettre l'ancien, trouver de nouvelles façons de vivre dans notre temps et non pas répéter bêtement les gestes de certains de nos ancêtres sans suivre l'Esprit qui les ont inspiré. Non pas se rattacher coûte que coûte aux vieilles lunes, mais discerner comment vivre dans le temps présent.



« Si la pédagogie est dans la répétition, force est de constater que Dieu est pédagogue : combien faudra-t-il encore que tombent de Jérusalem pour que les hommes comprennent enfin qu'ils ne doivent pas mettre leur espérance dans les vieilles pierres et dans les forces purement humaines ? C'est que Jésus est le Chemin, la Vérité et la Vie. Il n'est pas le patrimoine, la pierre et l'identité. Il n'est pas indifférent que le Christ lui-même se soit désigné sous deux vocables qui traduisent l'élan, le mouvement et la rencontre : le Chemin et la Vie. C'est bien à ceci que nous sommes appelés : au chemin et à la vie, à « avancer au large » loin de la sécurité des rivages du passé, que nous laisserons derrière nous. »



N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'on fait les premiers apôtres ? Quitter leur Palestine natale pour aller évangéliser le monde entier ?


Pour autant est-ce que l'auteur de cet ouvrage est un bisounours ? Fait-il preuve d'un optimisme voire d'un aveuglement béat ? Mille fois non. Je le laisse s'expliquer :



« L'identité est indispensable à la personne, elle l'est encore au dialogue, aussi paradoxal que ça puisse paraître à ceux qui pensent nécessaire de gommer les aspérités pour permettre l'échange. Il est nécessaire de savoir qui l'on est soi-même pour échanger fructueusement avec l'autre – « Comment puis-je dialoguer, comment puis-je aimer, comment puis-je construire quelque chose de commun si je laisse se diluer, se perdre, disparaître ce qui aurait été mon apport ?», s'interroge le pape [François]. Mais cette perspective n'est possible que si notre identité reste ouverte. Car le dialogue n'est véritable que s'il est conçu comme un échange susceptible de conduire l'une et l'autre partie à une vérité supérieure, à un meilleur bien, sans quoi il n'est pas dialogue mais bavardage ou polémique. Il suppose de s'intéresser à son interlocuteur, à sa vision du monde et de la vie, jusqu'à considérer qu'elle puisse vous être profitable. Comment ceci peut-il advenir dans une approche identitaire, lorsque chaque interlocuteur est assigné à résidence dans son identité ? »



Oui comment dialoguer, comment construire une société, un monde commun quand le préjugé et l'anathème prévalent sur l'ouverture et la rencontre ?


Je laisse donc, une fois encore, Erwan Le Morhedec s'exprimer pour le mot de la fin, avec une sagesse et une bienveillance simple, évidente, non surfaite, que j'admire.



« Il incombe à chaque fidèle d'être capable de rencontrer ses prochains et concitoyens sur leur route, de s'insérer dans leurs conversations, de leur permettre d'exprimer pleinement, longuement, leur désenchantement, leur déception et leur désarroi, les accompagner sans se presser de leur donner, à toutes forces, nos solutions. Il nous appartient d'être ces mains secourables que nous avons trop de mal à tendre, tant il ne sert à rien de mettre des vies de saints dans les mains de nos enfants si ce n'est pour caresser le souvenir des services passés au lieu de nous appliquer à les rendre aujourd'hui. Il n'y a qu'ainsi que, si c'est là un but, nous pourrons espérer que nos contemporains regardent nos racines chrétiennes non comme un antique vestige mais comme une force vive et une inspiration renouvelée ».



Amen.

ArthurDebussy
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le 30 juil. 2017

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