Comme d’habitude chez cet éditeur, on retrouve les mêmes qualités et défauts de l’ouvrage. D’abord un texte de qualité, sérieux, fait par un auteur qui connaît bien son sujet (une bibliographie solide se trouve à la fin du livre) et ensuite des pochettes d’album qu’on voit en minuscule et dans un mauvais noir et blanc ! L’iconographie est toujours défaillante chez Le Mot et le Reste, dommage quand on sait la beauté des pochettes de chez Prestige ou Blue Note (Blue Train par exemple). Il n’en reste pas moins que ce livre permet de parcourir la vie et la carrière discographique de Coltrane, chaque album étant passé en revue ainsi que chaque titre. Il comprend bien évidemment aussi les nombreux albums posthumes qui sont parus après sa mort (en 1967). Connaissant le niveau d’exigence de ce musicien d’exception, l’auteur s’interroge d’ailleurs : aurait-il accepté ces sorties de sessions qu’il n’avait pas jugé bon de faire paraître de son vivant ? Ou bien font-elles partie d’un héritage tellement vaste qu’elles devaient forcément sortir, même avec leurs défauts, parfois importants et même si leur auteur ne le souhaitait pas ? On comprend mieux à la fin de cet ouvrage la vie de ce musicien qui a repoussé les frontières du jazz (et de la musique en général) en quelques années. Nicolas Fily nous montre à quel point Coltrane a dû travailler pour progresser et imposer sa musique, son génie n’avait rien d’inné : il s’est fait huer par une partie de l’Olympia en 1960 alors qu’il accompagnait Miles pour un dernier tour de piste de ce 1er quintet légendaire…Pourtant, le succès gigantesque a fini par arriver, il a été un des musiciens les mieux payés de son époque. Mais pas question pour lui de se sacrifier pour un succès commercial, de faire du sur-place, répéter inlassablement les mêmes morceaux à la note près parce que ça marche. Par contre explorer, aller vers des territoires inconnus, voilà son but. Dans une interview à Jazz Magazine en 1962, Coltrane affirme ceci : « J’ai eu trop de difficultés à poursuivre mon évolution (…) pour m’arrêter en chemin, sous prétexte que cela plaît à des gens en nombre assez considérable. Il y a encore beaucoup de choses que je désire faire(…) ». Il suffit de prendre pour exemple un de ses morceaux fétiches, My Favorite Things : il l’a joué en studio puis en concert des centaines de fois, pendant des années, jusqu’à son tout dernier en 1967, en s’en servant comme prétexte pour réinventer la mélodie de la comédie musicale, l’emmener à chaque fois plus loin, dans de nouvelles directions, l’étirant ou le raccourcissant à volonté, aboutissant parfois à un tout nouveau morceau n’ayant plus grand-chose à voir avec l’original. Et le lendemain soir, encore une autre version. C’est totalement fascinant. Un chapitre entier est logiquement consacré au chef d’œuvre absolu, A Love Supreme, nous en expliquant la genèse et l’enregistrement ainsi que le succès (surprise) foudroyant en 1965. Son discours se radicalise alors progressivement, mettant fin au superbe quartet qu’il formait avec McCoy Tyner, Elvin Jones et Jimmy Garison. Coltrane, accompagné par de nouveaux musiciens (Pharoah Sanders, sa femme Alice…seul Garrison reste de l’ancien groupe), se dirige alors vers une musique free sans entrave, spirituelle voire mystique, aventureuse mais qui laisse sur le bord de la route une bonne partie de ses fans. Les mélodies s’évaporent dans des improvisations qui peuvent laisser dubitatifs. L’auteur intitule d’ailleurs son avant dernier chapitre « Gloire ou Décadence ? ». J’avoue que j’ai beau adorer Coltrane, cette dernière période 1966-67 ne me touche pas et je reviens toujours aux chefs d’œuvre des années précédentes (quel choc A Love Supreme a été la 1ère fois que je l’ai écouté !!!). C’est vrai que musicalement, je quitte le navire à ce moment-là dans sa discographie. Ce qui m’a rassuré, c’est de constater en lisant ce livre que des géants comme Sonny Rollins, Miles ou Monk, étaient restés eux aussi insensibles à cette musique coltranienne des derniers temps. En 1966, lors d’une soirée réunissant des grands sax ténors à New-York, Rollins avait prévu de jammer avec Coltrane à la fin. La performance de Coltrane est si houleuse, entraînant le départ d’une partie du public, que Rollins suit le mouvement et s’en va, la rencontre entre ces 2 monstres du saxo n’a jamais eu lieu. Rollins ne comprenait plus le sens de cette musique. Quant à Miles, ne mâchant jamais ses mots, dans son autobiographie, il a toujours répété son amitié pour Coltrane mais ne pas supporter le free jazz : « Personnellement je n’aimais pas ce qui se passait, pas même ce que faisait Trane ». Un ouvrage de qualité à recommander, qu’on peut conclure par les mots du journaliste Don Nelson dès 1960 : « John Coltrane, un saxophoniste qui fait sortir le futur de son instrument ». Il avait parfaitement raison quand on voit le nombre de musiciens que ce vrai créateur a pu influencer jusqu’à aujourd’hui !