L’impérialisme global

Avis sur La Face cachée de la mondialisation :...

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Que se cache-t-il derrière le terme de « mondialisation » ? Loin d’être un processus inéluctable, la mondialisation est pour les auteurs d’abord un mot-valise qui sert à dissimuler un projet de classe visant à créer les conditions optimales pour que jouent librement la cupidité, l’intérêt de classe et le profit.

Cette mondialisation concerne aussi bien les échanges économiques que les valeurs et pratiques culturelles qui lui sont associée. La mondialisation c’est le passage de l’état-nation à celui de « village globale ». Des limites élargies et de nouvelles règles qui obéiront toujours à une logique de capitaux transnationaux mais aussi d’impérialisme culturel, politique et militaire. Le sous-titre d’impérialisme de l’ouvrage est justifié (et réhabilité depuis son abandon par les marxistes) selon les auteurs par le fait qu’il décrit mieux le processus en cours et qu’il est le résultat d’une politique délibérée dans la lignée des impérialismes qui l’ont précédé (s’agissant des USA et de l’Europe de l’après-guerre). Un chapitre entier est ainsi consacré à l’histoire de l’hégémonie nord-américaine sur l’Amérique Latine.

Ce néo-impérialisme du 21ème siècle est décrit comme étant la soumission des peuples aux intérêts marchands du capitalisme néo-libéral. Ce capitalisme reste dans la tradition de ceux qui le précède puisqu’il maintient l’inégalité de répartition des profits entre les pays du nord et ceux du sud. Entre les pays pouvant se défendre et les autres. Non la nouveauté se trouve dans la nouvelle gouvernance chapeautant le projet. L’OMC, le FMI et la Banque mondiale sont devenus des organismes inévitables pour n’importe quel pays voulant se développer. Se faisant l’aide est monnayée en échange d’une ouverture des frontières, une privatisation massive, une libéralisation de l’économie et une décentralisation de l’état. Passé quelques temps le résultat est le même : Le PIB et la bourse augmentent mais les inégalités sociales se creusent ou la perspective d’une amélioration s’éloigne. Objectif néanmoins accompli pour les pro-mondialisations pour qui la situation du marché est plus significative que celle des résidant du dit pays.

A ce stade le pays est alors indirectement contrôlé par les fluctuations du capital mondial, allant toujours dans le sens des intérêts immédiats de la mondialisation. Le travail aussi se retrouve « mondialisé », ce qui implique une augmentation du nombre de travailleurs indépendant de leurs moyens de productions (en clair des prolétaires) et pareillement, progrès technologique lié à la modernisation, une demande de main d’œuvre continuellement décroissante. D’un côté quelques salariés pauvres et de l’autre des chômeurs. Tout cela pour produire à l’exportation plutôt que pour la consommation intérieure. Si on ajoute à cela le fait que la banque nationale n’a plus le contrôle de sa monnaie, agencée le plus souvent selon le dollar, le projet impérialiste est presque complet. Complet il l’est lorsqu’en plus le pays « reçoit » l’aide militaire d’une superpuissance, ce qui permet d’accroître encore plus le contrôle politique.

A noter que ce processus de domination est exactement le même en Amérique du nord et en Europe mais à plus faible vitesse étant donné les résistances intérieures. C’est un projet de classe, celui des élites de ces pays, qui n’est nullement un complot mais l’application d’une idéologie se voyant comme progressiste et bénéfique à l’arrivée.

C’est un très rapide résumé de l’ouvrage car il s’avère bien plus complet et documenté, faisant aussi bien appel aux statistiques économiques qu’à l’Histoire, un ouvrage sobrement incisif mais jamais dogmatique (malgré sa filiation marxiste) et surtout plus que jamais d’actualité.

Avant de conclure je voudrais parler du paragraphe que j’ai trouvé le plus étonnant du livre et qui concerne les ONG. Pour les auteurs ces organisations caritatives transnationales opèrent le même rôle que les autres organisations mondiales dénoncées dans ce livre. Ces ONG, qui ne rendent des comptes qu’aux financiers étrangers dont elles dépendent, ont d’abord pour but d’absorber les résistances locales à la mondialisation en récupérant leurs dirigeants et leurs stratèges intellectuels. Elles détournent le mécontentement afin d’empêcher qu’on attaque directement les responsables à savoir les profits des banques et des firmes en réorientant le combat dans des initiatives locales le plus souvent apolitiques. Les ONG servent d’ascenseur social pour les classes éduquées et ambitieuses. Untel universitaire, journaliste ou profession libérale mal rémunéré et considéré dans des mouvements de gauche ira se recycler dans un poste plus lucratif de gestion d’une ONG à laquelle ils apportent leurs compétences organisationnelles et rhétoriques, ainsi qu'un certain vocabulaire à tendance populiste. Les auteurs frappent plus fort encore :

Il existe un rapport direct entre la croissance des ONG et le déclin des conditions de vie dans les pays où elles opèrent: la prolifération des ONG n'a pas contribué à réduire le chômage structurel ni les déplacements massifs de paysans, elle n'a pas non plus fourni des salaires décents à l'armée grandissante des travailleurs informels. L’action des ONG se réduit à offrir à une étroite catégorie de professionnels indépendants, des revenus en devises fortes, qui leur permettent d'échapper aux ravages de l'économie néo-libérale sur leur pays et leurs concitoyens, et de s'élever dans les structures de classes existantes.

Ils fustigent le discours fumeux derrière l’expression en vogue « société civile ». Cette société n’existe pas, du moins elle n’a jamais été unitaire et vertueuse. Elle est divisée en classes aux intérêts contradictoires :

En employant la rhétorique de la « société civile », les membres des ONG occultent l'exploitation, les luttes et les profondes divisions qui existent entre les classes, et qui polarisent la « société civile» contemporaine. Bien que sans valeur analytique - contribuant au contraire à obscurcir la situation -, le concept de « société civile» facilite la collaboration des ONG avec les capitalistes qui financent leurs instituts et qui leur permettent d'orienter leurs projets et leurs affiliés vers des relations de subordination aux milieux d'affaires qui contrôlent les économies néo-libérales.

L’idéologie des ONG est également en cause. Elle s’appuie sur des arguments politiques identitaires essentialistes afin d’éviter tout débat sur les différences de classes au sein d’un même groupe communautaire :

Prenons, par exemple, le cas d'une féministe chilienne ou indienne qui vit dans une banlieue cossue et touche un salaire dix à quinze fois supérieur à celui de l'employée de maison qu'elle emploie six jours par semaine. Ici, la différence de classes à l'intérieur d'un même groupe détermine la qualité du logement, les conditions de vie et de santé, la réussite scolaire et l'appropriation de la plus-value. Cela n'empêche pas la grande majorité des ONG de fonctionner sur des principes politiques identitaires, qu'elles présentent comme bases de l'élaboration d'une nouvelle politique postmoderne. […] Elles préfèrent s'attaquer aux problèmes du « patriarcat» exercé dans les foyers, de la violence familiale, du divorce, du contrôle des naissances, etc. En d'autres termes, elles luttent pour l'égalité des sexes au sein du micro monde des peuples exploités, où l'ouvrier, le paysan exploité et démuni, mais de sexe masculin, est désigné comme le principal suspect. S'il est évidemment inacceptable de soutenir l'exploitation ou la discrimination des sexes, à quelque niveau que ce soit, les ONG féministes rendent un très mauvais service aux femmes qui travaillent, en les soumettant à une deuxième exploitation plus grave, celle des « sweatshops», pour le plus grand bien des hommes et des femmes des classes supérieures, ainsi que pour celui des propriétaires fonciers collecteurs de loyers et des PDG des deux sexes. Si les ONG féministes ignorent le tableau général pour se focaliser sur des problèmes locaux et des politiques personnelles, c'est tout simplement parce que des milliards de dollars coulent annuellement dans ce sens. Si les ONG féministes se mettaient à participer à l'occupation des terres, aux côtés des Sans Terre, hommes et femmes, au Brésil, en Indonésie, en Thaïlande ou aux Philippines, si elles se joignaient aux grèves générales des enseignants mal payés des écoles rurales (en majorité des femmes), qui contestent les politiques d'ajustement structurel, alors la source miraculeuse des dons impérialistes, qui les arrose copieusement, se tarirait aussitôt. Mieux vaut donc cogner sur le patriarche local qui vivote misérablement dans un village isolé du Luzon.

Décapant !

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