Les grandes douleurs sont muettes

Avis sur Le Misanthrope

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Comment échapper aux questions, à l'incrédulité, comment être sociable, comment vaincre la sinistrose quand on observe avec l'œil de l'entomologiste le parcours de la race humaine ? La révolte ne peut que gronder dans le cœur de l'homme lucide qui comptabilise les guerres, les crimes, les génocides. Comment ne pas vouloir s'en retirer quand on se frotte aux billevesées de la société ? D'un autre côté la mise sur terre de l'individu dans sa quête du bonheur parfait le réduit souvent à une recherche futile de valorisation, de reconnaissance, d'existentialisme voire de narcissisme. Trouver que la société est injuste, que son cas personnel est injuste, que le regard des autres est injuste peuvent se mêler dans un même combat et arracher des larmes de lamentations à celui qui fatalement finira au mieux cynique au pire misanthrope.

L'art de Molière, ce génie interplanétaire, est dans la maîtrise du langage et le sublime des joutes verbales. Ôtez un pied à un alexandrin et le monde ira en boitant. Quelle tonalité, quelle musique, quelle symphonie, quelle extase ! Les mots coulent et le propos est suave pour qui ne raffole pas du genre dit humain et se réjouit des leçons d'une philosophie qui ne fasse pas dans la réserve. Lire pour soi et à haute voix une pièce de Molière n'est pas un plaisir, c'est le plaisir. La définition même du mot, le nec plus ultra littérairement parlant. Ah ces apartés qui n'appartiennent qu'à Molière et qui nous ravissent par leurs apophtegmes merveilleux ! D'ailleurs même jouée par des tocards une représentation de l'une de ses pièces ne sera jamais mauvaise car le texte se porte seul vers les nuées sans le secours de personne et le vers supplée à la médiocrité d'un jeu amateur. Dans mille ans on parlera encore de Molière. "Le Misanthrope" est l'une de ses œuvres les plus abouties car elle est au cœur du sujet dans ce monde actuel où l'on se demande dans quel mur l'humanité va se figer.

Alceste possède un caractère droit, philosophiquement peu reprochable, d'une logique implacable et rigoureuse mais ce personnage entier manque singulièrement de nuances. Il ignore la tolérance et ne supporte pas physiquement l'insupportable. le toxique est partout et il est allergique. Comment se faire aimer, comment rayonner quand l'ombre vous cache le ciel quand la nuit vous attire plus que le jour ? Pessimiste psychorigide et asocial, sa franchise s'affranchit des convenances et hurle avec violence son manque d'indulgence. Ce déprimé déprimant ne voit partout «qu'imposture, intérêt, trahison, fourberie». le pessimisme face au futur n'est pas chez lui un argument pour se satisfaire de l'optimisme dans le présent. Les grandes douleurs sont muettes mais Alceste s'est libéré de tous les carcans et ne nous fait pas grâce des aspérités sonores de ses frustrations.

Alceste semble avoir étudié en autodidacte vertueux les intempérances de l'insociabilité et mène de front ses besoins de viduité et de vacuité. Il n'épargne personne et ne craint pas de clamer haut et fort qu'il hait tous les hommes. En mode volets métalliques pour bunker anti-cons, il est sans cesse en alerte rouge. Il rêve d'habiter une planète avec dix habitants ! Sa confrontation caricaturale avec son ami l'accommodant Philinte, le gentil Philinte, celui qui n'est l'ennemi de personne, qui déteste la médisance et craint les excès de l'ego, raffole des vertus de la justice, qui ferait le meilleur des diplomates et le plus habile des juges, offre au spectateur éperdu un contraste saisissant et de mémoire des siècles un numéro de duettiste jubilatoire gravé dans le marbre des chefs d'œuvre. Molière ridiculise la vanité, condamne la bienveillance aveugle et prouve que l'homme le plus vertueux n'est pas exempt de petites faiblesses.

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