Destin mis sous le signe du Mal.....

Avis sur Les Chants de Maldoror

Avatar San  Bardamu
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Bonjour à tous,

Voici une oeuvre trop méconnue de tous, et que je n' ai découvert qu' il y a 2 ans, seulement. Rendez-vous compte !!

De la peste, du pus et des poux : tel pourrait être le leitmotiv de cet invraisemblable petit brûlot, tout entier nourri de violence, d'idées morbides et de délires à la limite du supportable. Et que n'ont pas supporté les bien-pensants de l'époque, les mêmes qui, à Charleville, méprisaient Rimbaud et l'accusaient, comme on accusa Lautréamont, de vouloir tuer la poésie. Mais le vertige et la démesure furent plus forts que les réactionnaires : Maldoror, le double maléfique de Lautréamont, en crachant son poison et son fiel, jetait les bases d'une des oeuvres les plus énigmatiques et les plus fascinantes de notre poésie.

Un ovni dans la littérature, ce texte est composé de chants, dans lesquels on découvre avec effroi (mais aussi fascination ?) l'âme noire de Maldoror....

Les Chants de Maldoror, un livre extraordinaire et éprouvant, écrit dans un langage d'une grande beauté, un talent infini, une description du " mal ", de la " haine ".
Mais peut-être aussi la destruction nécessaire à la création, une remise en question pour devenir son étoile et s'élever dans un élan d'une grande intensité...
On ne le saura sans doute jamais... Son auteur, Isidore Ducasse, est en effet mort dans des circonstances mystérieuses à l'âge de vingt ans... peu de temps après avoir écrit ce livre...

Revenons donc aux Chants du Maldoror. Isidore Ducasse en est l'auteur, il est mieux connu sous le nom de Comte de Lautréamont. Son écriture est imprégnante, on est comme absorbé par la magie des mots. Du grand art, indescriptible ; il faut le lire, le vivre, en vibrer de toute part, et éviter de sombrer dans la folie, le dernier mot achevé.
Lui-même nous met en garde tout au long de son livre contre la lecture de celui-ci par des esprits faibles qui auraient du mal à supporter, pas prêt à entendre ces mots, résonner dans leur esprit jusqu'à des temps immémorables...

Je vais tenter de mémoire (il y a 2 ans déjà) de vous rendre compte des mots qui vous agressent dès le début de ce livre : " Plût au ciel que le lecteur, devenu momentanément féroce et enhardi, comme ce qu' il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt au travers des marécages sombres de ces pages pleines de poison, car à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une tension d'esprit au moins égal à ce qu'il lit, ce livre le détruira comme l'eau le sucre. Alors je te préviens, noble lecteur, tourne tes talons en arrière et non en avant, comme un fils face à la face auguste de sa mère... Certains pourront sans doute savourer ce fruit amer sans danger, mais pour les autres..."

Cela vous donne une idée. Pour le reste, il s'agit dans ces chants de quelqu'un qui hait les hommes et leur petitesse, qui hait Dieu qui les a créés, et essaye de retrouver dans les animaux et la nature la force d'esprit qui a disparu chez ces condisciples.

La lecture de certains livres laisse un arrière goût de je ne sais quoi; ils vous choquent, "vous imprègnent comme l'eau le sucre": Les Chants de Maldoror en fait partie.
Que dire sinon que l'auteur a réussi à condenser en quelques centaines de pages non seulement une description bouleversante du mal dans toute sa splendeur mais aussi une poésie aussi puissante que nouvelle, qui à coup sûr a révolutionné l'art littéraire.
Etrangement moderne et insupportable, Les Chants nous font remuer quelque chose chez nous que nous croyons enfoui depuis des temps.
Ecrit en plusieurs phases, "les chants de Maldoror", au nombre de 6, sont des recueils de textes poétiques décrivant le mal absolu et la décadence... Certains passages sont sublimissimes, comme celui du cheveu de Dieu trouvé dans un lupanar (je schématise) ou celui de Maldoror trônant dans la saleté, torturé par sa recherche d'absolu...
Oeuvre mythique d'un écrivain discret et méconnu, ces Chants sont à lire à petites doses, lentement, pour se laisser envahir par toute la beauté des mots parlant des poches d'enfer sur terre qui commencent à y éclore...

Voici une œuvre, Les chants de Maldoror, d' Isidore Ducasse (alias comte de Lautréamont) qui laisse une impression étrange, peut-être à cause des secrets qu'elle cherche à taire tout en tentant de les dévoiler. A la manière d'un Antonin Artaud cherchant à exprimer sa souffrance, Isidore Ducasse présente une succession de scènes macabres et désolées, où une force maléfique sous la forme d'un prince de la Nuit, Maldoror, tente par tous les moyens possibles de détruire les apparences trompeuses des hommes et de leur soi-disant bonheur, jouant avec les angoisses de l'époque, comme la mort de Dieu. Ducasse, double de Maldoror, apparaît ainsi accablé derrière ces tableaux marécageux. Un être profondément frustré, contrarié, ne supportant pas l'inassouvissement de ses pires fantasmes. Cette incroyable énergie engendre un véritable hymne blasphématoire, porté par une prose hallucinée qui témoigne aussi, rétrospectivement, des intérêts de la société du milieu du XIXe siècle : les découvertes scientifiques (mathématiques, médecine, psychanalyse, sciences naturelles). Cet enfer pourrait rapidement nous lasser, mais, ayant fait le choix du récit épique, comme Dante, Isidore Ducasse nous tient par le merveilleux. Inspiré de ses longs voyages transatlantiques, domine dans Les Chants un bestiaire à dominante marine (baleines, poissons abyssaux, oiseaux migrateurs). Isidore Ducasse démontre indirectement que la question sexuelle est bien au centre de toutes nos pulsions, causes de nos comportements et de nos emportements sources des guerres, des crimes, tueries et autres actes de domination et de puissance.

Certains le trouveront trop sombre, d'autres le trouveront dérangeant; et il est vrai que ce texte ne fait pas vraiment parti d'un quelconque compte pour enfants ou autres Poésies romantiques. Néanmoins, rien que par la qualité de l'écriture, il me semble qu'il faut bel et bien considérer Les champs de Maldoror comme une révolution poétique à l'heure où le mot de surréalisme ne devait même pas exister. Il est aussi vrai que Isidore Ducasse était jeune lors de l'écriture de cette oeuvre (et a bien fait de l'écrire aussi jeune quand on voit qu'il est mort à seulement 24 ans), mais il ne s'agit pas là pour moi d'un défaut, bien au contraire. D'une grande connaissance poétique, je ne pense pas que ces Poésies sont des poèmes d'adolescents troublés en manque de joie de vivre mais plutôt d'une envie d'innover de la part d'un passionné de poésie (sinon, pourquoi faire parvenir des essais à quelques mentors à l'image de Victor Hugo par exemple?). Par ailleurs, il me semble difficile de croire que des surréalistes aussi animés par la littérature qu"André Breton auraient fait ressortir des textes de pré-pubères datant de 70-80 ans auparavant.
En somme, même s'il est difficile pour certains d'adhérer à un style aussi noir que celui de Lautréamont, je ne pense pas qu'il y est de doute sur l'importance que cette oeuvre a eu dans le monde poétique et elle reste pour moi d'une qualité remarquable. J' adore ce livre, et le relis, par moments. Le passage sur l' ode à l' océan ( donc quête de Dieu ) est proprement envoutant !! Lisez :

" [....] Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre ; j'aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces sur l'âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil, océan !
Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose que l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu'il n'est pas beau réellement et qu'il s'en doute ; car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris ? Je te salue, vieil océan !
Vieil océan, tu es le symbole de l'identité : toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'est pas comme l'homme, qui s'arrête dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne s'arrête pas, quand un enterrement passe ; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur ; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan !
Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation : tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan ! [.....] ".

Je vous laisse à présent seul face à ce choix qui se tend vers vous : lire ou ne pas lire ?

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