Alter égo

Avis sur Montaigne

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Il aura donc fallu, pour m’intéresser plus avant à Montaigne, qu’un philosophe passionné et passionnant, André Comte-Sponville, pour ne pas le nommer, déclenche en moi, son enthousiasme aidant, l’envie de mieux connaître le moraliste du XVIe siècle lancé à la recherche de lui-même, qui prôna, tout au long de ses Essais, que « la plus grande chose au monde est de savoir être à soi. »

Et voilà que je découvrais, clôturant ce « Dictionnaire amoureux de Montaigne », l’un de mes auteurs favoris, Stefan Zweig, qui, dans un véritable acte de foi, exprime toute son admiration et sa reconnaissance pour ce « père de tous les libres penseurs, dans un monde où nous ne faisons que passer, ballotés de côté et d’autre, bousculés que nous sommes par cette «branloire pérenne».

C’est auprès de cet « ami » que Zweig, en 1941, exilé, brisé moralement par sa fuite au Brésil, loin de cette Europe qu'il aimait, livrée désormais à la barbarie nazie, trouva refuge, c’est dans ses écrits qu’il chercha un ultime apaisement.

Le jeune homme de 20 ans « vierge d’expériences comme de déceptions », grisé par sa jeunesse et la douceur de vivre d’une époque bénie des dieux, n’avait pas su déceler, alors, la vraie valeur de l’Humaniste de la Renaissance.

Dans un siècle mis à feu et à sang par les Guerres de Religion, période d’une violence effroyable que Zweig assimile à la sienne, une seule question, quarante ans plus tard, ne cesse de le hanter :

« Comment, dans une époque, semblable à la nôtre, Montaigne s’est lui-même libéré intérieurement, et comment, en le lisant, nous pouvons nous fortifier à son exemple, lui, l’ancêtre, le protecteur et l’ami « de chaque homme libre » sur terre, le meilleur maître de cette science nouvelle et pourtant éternelle qui consiste à se préserver soi-même de tous et de tout »

Zweig, on le sait, à qui « rien d’humain n’est étranger », s’est livré passionnément à l’exercice biographique axé sur la psychologie des personnages, qu’il s’agisse de Marie-Antoinette, Marie-Stuart, Balzac, Magellan et bien d’autres encore, mais c’est sans doute la première fois (qui sera aussi la dernière ) que l’écrivain, poussé par le besoin impérieux de consolation et mû par l’énergie du désespoir, s’identifie à son vieux compagnon de route.

Et même si Zweig ne nous narre pas en détail la vie de cet « alter égo » d’un autre âge, s’attardant davantage sur la pensée et la conception du monde qu’a Montaigne, l’aspect biographique de l’ouvrage n’en est pas gommé pour autant.

L’on découvre en effet, dès les premières pages, l’enfance et l’éducation pour le moins exceptionnelles de Michel Eyquem , petit-fils d’un marchand de poisson gascon et d’un courtier juif.
C’est d’ailleurs grâce à un sens aigu du commerce et à une participation active au sein de la vie politique locale, que la famille, enrichie et prospère, gagnera définitivement ses lettres de noblesse en 1519, soit quelque quatorze ans avant la naissance du futur Sieur de Montaigne.

Un père tendre que Pierre Eyquem, mais un homme libéral aussi, aux idées audacieuses, qui va donner à son fils une éducation quasi expérimentale, l’envoyant jusqu’à l’âge de trois ans, dans une famille de bûcherons,
« le petit peuple », ainsi qu’il les désigne, sans aucune connotation méprisante, bien au contraire, afin que l’enfant garde toujours à l’esprit le sort de ces paysans.

De surcroît, et dans une démarche résolument avant-gardiste, un peu comme s’il voulait faire de son fils un être à part, le père jette son dévolu sur le Latin, qui deviendra donc la langue maternelle du jeune garçon, lequel, au cours de ses premières années, n’entendra jamais parler Français, toute la domesticité sollicitée également en ce sens, pour ne pas interrompre le bain linguistique de L’enfant.

« Aucun fils des rois Bourbon, aucun rejeton d’empereur Habsbourg n’a jamais été élevé avec autant d’égards que ce descendant de simples négociants »
Ecrit Zweig, admiratif de cet apprentissage si peu ordinaire, terreau fécond qui aura su façonner la jeune pousse, une éducation déterminante à tous égards, pour celui qui devait accepter plus tard, sur ordre du Roi, la charge de Maire de Bordeaux : « pour une fois, je ne peux me dérober quand un roi donne un tel ordre »
Mais jamais au grand jamais, Montaigne n’aliénera sa liberté, refusant de se mettre au service d’Henri de Navarre.

Et sans doute parce qu’une loi inique a privé Zweig de sa liberté, ce droit fondamental qu’il chérit entre tous, l’identification fonctionne pleinement entre L’Humaniste de la Renaissance, pris dans le maëlstrom des Guerres de Religion, l’un des plus sanglants de l’Histoire, et l’intellectuel en souffrance, anéanti par l’horreur indicible d’un conflit mondial que sa raison ni son coeur ne peuvent concevoir, un être à jamais meurtri dans son esprit et dans sa chair.

Zweig puise dans Les Essais, premier ouvrage introspectif de l’Histoire, oeuvre de longue haleine, d’abord publiée en 1580, l’appui et le réconfort qui lui font si cruellement défaut, se nourrissant des préceptes de l’écrivain du XVIe siècle, lequel passa toute une partie de sa vie à s’étudier, à tenter de se comprendre et à «détricoter les conditionnements invisibles auxquels il est sujet», un homme qui a toujours voulu raisonner de façon neutre et objective, en prenant du recul sur les choses pour les comprendre sans a priori, un homme qui voulait :
« ne rien affirmer audacieusement, ne rien nier à la légère. »

Toutefois Montaigne, du haut de sa sagesse, n’aura pas suffi à panser les blessures d’un Zweig profondément dépressif, isolé de ses amis et rongé par la mélancolie, qui cède à ses idées noires.
Dépossédé par l’Anschluss de sa nationalité autrichienne et bien qu’officiellement Britannique depuis 1940, l’écrivain se sent profondément apatride, martelant : «je n’appartiens à aucun pays, je suis un étranger partout, ma profonde dépression me fait travailler comme un fou»

En choisissant de se donner la mort, Zweig aurait-il accompli, de façon inconsciente, la leçon des Stoïciens que Montaigne défendait, sans toutefois se faire l’avocat du suicide ?
« Il est préférable de se tuer plutôt que d’être asservi à des situations ou des concepts qui nient toute forme de liberté. »

Mais c’est aussi le même Montaigne qui déclarait :
« je veux qu’on agisse et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »

Belle profession de foi en faveur de cette vie qui nous est donnée mais en même temps vibrant plaidoyer contre l’intolérance et les jugements à l’emporte-pièce, Montaigne ne se posant ni en juge péremptoire ni en savant arrogant : un homme simplement désireux de célébrer la liberté de penser, de vivre, d’aimer, d’agir, ce bien sans prix dont Zweig ne put supporter le manque, décidant de quitter le monde qu’il avait tant aimé.

Cette courte biographie, dernier ouvrage de Zweig avant qu’il ne se suicide avec sa jeune épouse, Lotte, à Petròpolis, reste sans conteste, sinon le meilleur de ses écrits, du moins « l’un des plus personnels, intenses, essentiels et épurés. »

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