Plutôt crever que de vivre dans un roman

Avis sur Sur la route

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Je parle de Kerouac parce que c’est encore pour moi le moins pourri du lot.

(Et sa blague sur la guerre du Vietnam m’a fait rigoler :-/.)

Si Kerouac avait besoin d’écrire sur sa vie, c’est qu’il avait besoin de se convaincre que ce qu’il vivait possedait une valeur particulière, et c’est donc l’aveu immédiat que la vivre n’était pas une preuve d’existence suffisante. Sur la Route est le roman publicitaire d’un certain genre de vie considéré comme une rupture, mais si ce genre de vie est intéressant il devient lui-même sa propre publicité, celui qui a besoin de laisser des traces aussi factices est forcément suspect.

(Prostituer l’amitié et l’amour à la littérature me parait un manque de délicatesse délirant. Si la littérature n’a certainement jamais existé, un tas de saloperies existent bel et bien.)

Ça me fait penser aux adolescents bizutés qui quand tu les croises s’inventent des amis pour donner envie, pour masquer pour quelques minutes leur solitude atroce, sauf que quelque part en eux ils ont conscience de leur mythomanie, j’aurai presque envie de dire que c’est la mythomanie saine, ce n’est pas factice, Don Quichotte n’est pas factice, certainement eux je les aime. On pourra bien me dire que nous sommes tous prisonniers d’une solitude atroce, je vois un gouffre entre la mythomanie et l’hypocrisie bravache de l’échec non avoué.

Exemple :
« Les fous, les marginaux, les rebelles, les anticonformistes, les dissidents...tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles. Vous pouvez les admirez ou les désapprouvez, les glorifiez ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent, ils imaginent, ils explorent. Ils créent, ils inspirent. Ils font avancer l'humanité. Là où certains ne voient que folie, nous voyons du génie. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde y parviennent. »

Mais fais avancer l’humanité si tu veux et ferme bien ta gueule ! Faire l'éloge de ce genre d'étendards abstraits est une méthode dégoutante pour se masquer la douleur qu’on a de ne pas les avoir aimés sincèrement, de ne pas avoir su VIVRE avec eux.

En comparaison ce que fait Proust par exemple n’a rien à voir, ce qui fait la supériorité de Proust c’est qu’il construit comme un bon artisan. Proust est humble, il n’a rien d’un psychologue génial, c’est un ouvrier.

« Comme tous les êtres sans prétention qui vivent à côté de nous ont une certaine intuition de nos tâches et comme j’avais assez oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise ce qu’elle avait pu faire contre elle, je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (du moins comme elle faisait autrefois : si vieille maintenant elle n’y voyait plus goutte) car épinglant de-ci de-là un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. Quand je n’aurais pas auprès de moi tous mes papiers toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celui dont j’aurais eu besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro du fil et les boutons qu’il fallait, et puis, parce que à force de vivre ma vie, elle s’était faite du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. Ainsi quand j’avais autrefois fait mon article pour le Figaro, pendant que le vieux maître d’hôtel, avec une figure de commisération qui exagère toujours un peu ce qu’a de pénible un labeur qu’on ne pratique pas, qu’on ne conçoit même pas et même une habitude qu’on n’a pas comme les gens qui vous disent : « comme ça doit vous fatiguer d’éternuer comme ça », plaignait sincèrement les écrivains en disant : « quel casse-tête ça doit être », Françoise, au contraire, devinait mon bonheur et respectait mon travail. »

Il y a encore une fois un gouffre entre deviner le bonheur de quelqu’un, et en faire un panégyrique vulgaire, vouloir recréer des pseudo classes sociales en prenant au hasard les gens qui ne nous dégoutent pas trop est d’une lourdeur sans nom.

Donc « Sur la Route » moisira comme une viande en laissant une odeur de plus en plus désagréable, tandis que la recherche se transformera en des ruines fragiles qui même effritées et n’attirant plus grand monde contiendront leur grâce.

La délicatesse pt1 !!!

« Nous verrons peut-être un jour une révolte de l’esprit contre le poids » LFC

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