Le jour où j'ai été Bret Easton Ellis

Avis sur White

Avatar Vincent Giudicelli
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En conclusion de sa chronique de White, le dernier ouvrage de Bret Easton Ellis, Nicolas Demorand qualifie son auteur de « conservateur » et émet l'avis selon lequel cet essai « oblige à penser contre soi-même ». Ce à quoi Bret, s'il était Français et auditeur de France-Inter, aurait répondu : " Penser contre toi-même ?Ben dis donc, tu vas ramer, Nico". Constance Dovergne (Vanity Fair) pense, elle, de son côté, que seule la génération X est en mesure de comprendre le propos du livre – Là, Bret ricanerait franchement : "Non mais quand tu dis « pense », c’est un trait d’humour, n'est-ce pas ? "

Pour la faire courte et simple, White et les réactions qu’il suscite dans la presse confirment un ressenti que j’éprouve presque quotidiennement : le taux de connerie générale, – cette hystérie du prêt-à-penser et de victimisation systématique – est depuis environ une vingtaine d’années épouvantablement exponentiel...Et je m’arrêterai là pour ce qui est du livre, j'ai éprouvé trop de plaisir à le lire pour m'emmerder à en faire une chronique objective et rivaliser d'inventivité avec des journalistes si professionnels et si aguerris. Je dirais juste que chaque page de White me rappelle cette phrase qui dit qu'on va chez un psy dans le seul but de pouvoir vivre avec ceux qui justement devraient consulter. Après lecture, j'ajouterais que l'option de mettre cette catégorie de personnes sous sédatifs en plus de la thérapie est une idée réellement séduisante.

Pour ce qui de Bret Easton Ellis, je n’ai pas d’autres mots que : « putain d’écrivain de génie ». J’ai eu le sentiment, en dévorant White, de passer quelques jours en vacances loin du monde avec un ami. Par ami, j’entends quelqu’un qui me connaît personnellement depuis plusieurs années, ne me ménage pas forcément, mais comprend malgré tout que mon équilibre psychique dépend de la distance de sécurité que je mets entre moi et une société dont le pronostic vital en terme d’intelligence n’est plus à établir. Avec cet ami, je peux parler cinéma, littérature et manier un humour qui, s’il était public, me mènerait tout droit en cellule.

Donc merci pour cela, Bret. Tu ne verras aucune objection à ce que j'étaye ce merci en citant Harold Pinter, prix Nobel de littérature : ça réchauffe les couilles de te savoir présent. Oui, il y avait un temps où l'on couronnait des écrivains réfractaires à la langue imberbe. Ce temps est sans doute révolu et il faudrait aujourd’hui perfuser le jury d'une quantité faramineuse de vodka pour parvenir à ce résultat – un lauréat plus tard, en 2007, nous avons par exemple eu droit à l'imbitable plume de Doris Lessing ; il y eut un sursaut avec Dylan, mais le type ne s'est même pas déplacé ( ceci dit, Bob avait-il vraiment besoin de ce diplôme?), du coup, à mon avis, ils sont vaccinés pour un moment avec les "hors-la-loi".

Merci, Bret. Je ne te dis pas que je te revaudrai ça car cinq de tes vies et deux kilos de ta meilleure colombienne ne me suffiraient pas à t’arriver à la cheville. Si je peux toutefois te raconter une anecdote, je pense qu’elle te plaira... J’ai écrit une bonne partie de mon premier roman à Saint-Aubin sur mer, en Normandie. Retraités aisés mais pas tape-à-l'oeil, piliers de bistrot, quelques misanthropes mi artistes mi chômeurs (dont moi, à une époque, tu l'auras compris) et un prix Renaudot (Scholastique Mukasonga): finalement rien que d'assez banal pour une commune provinciale et tranquille de bord de mer. J’ai néanmoins un lien affectif très fort avec ce lieu, qu’un ami que je ne vois plus m’a fait découvrir pendant notre adolescence sans histoire. Nous avions d'ailleurs noté un jour que le village ne possédait aucun feu rouge, cela avait eu pour effet de renforcer notre attachement à ses rues, sa digue, ses venelles, son parc, sa salle des fêtes, ses troquets pourris, sa plage, et de nous convaincre encore davantage de la liberté totale que l'ensemble représentait pour nous. Plus tard, j’y ai passé de longs hivers de solitude à écrire et de belles fins d'étés avec cet ami à faire des footings, boire des rhums sur la plage ou fumer de l’herbe – en y repensant, je me dis que ces trois actions se succédaient parfois à intervalles dangereusement rapprochés. C'est aussi là-bas, un vendredi soir de septembre 2016, que j'ai eu la confirmation que mon livre allait être édité.

Cependant, malgré les mille affinités que j’entretiens avec Saint-Aubin sur mer, les tonnes de souvenirs que j'y ai et ma présence parcimonieuse mais régulière à la bibliothèque municipale, le club de lecture local a jugé que mon roman n’était pas « présentable ». Quand un auteur vivait ou avait vécu dans un village, il me semblait que le minimum (la tradition ? la coutume ?) était de l’inviter à venir en parler, voire en débattre. Ce genre de réunion est en général bon enfant, on lit un ou deux extraits, on boit un verre de blanc et à 22 heures, tout le monde est couché. Cela n’a pas été le cas. La raison invoquée (dans les petits villages, tout se sait) est qu’il y avait trop de drogues, trop d’alcool, trop d’errance, trop de sexe (vraiment?) dans Cardinal Song. Il ne rentrait pas dans les cases. Mes personnages, trop marginaux, ne rentraient pas dans les cases. Je ne rentrais pas dans les cases. J’en viens à la conclusion de cette anecdote : ironiquement – et hormis le fait d’avoir pondu 270 pages de fiction – je crois que c’est une des choses dont je suis le plus fier en ce qui concerne ce livre. Ne pas avoir été invité à débattre de mon bouquin avec des ménagères mouillant leur culotte pour Erik Orsenna et avoir eu la confirmation, par le biais de leur « non-invitation », que la somme de leur QI était proche d’une mouette, cet oiseau inutile qui passe sa vie le cul dans l’eau à ne rien branler, tout cela ressembla à un jour de gloire. Ce jour-là, je te l’avoue, Bret, je me suis senti un peu, un tout petit peu, de façon ridiculement minuscule, TOI.

Quand on écrit, s’entraîner à imiter la langue d'un auteur que l’on admire est un exercice tout à fait honorable et bien plus formateur que l’on ne pense. Il ne s’apparente ni plus ni moins qu’au travail d’un acteur qui, sur telle ou telle réplique, s’inspire de ses modèles. Il est seulement conseillé de bien choisir ses maîtres. C'est la base. Il y aura là un soupçon de Edward Norton, ici une goutte de Ralph Fiennes ; s'il s'agit d'un tonneau de Frédéric Diefenthal ou d'une pinte de Gilles Lellouche, là, évidemment, ça ne fonctionnera plus du tout. Et d'expérience, je sais que la réplique "colorée" du jeu d'un grand acteur passe largement la rampe. Un comédien ne doit jamais se fustiger d’utiliser cette méthode, le sentiment coupable de « pomper » n’est même pas une chose à prendre en compte : il n’a tout simplement pas lieu d’être. Parce que cette réplique sera tamisée du filtre de la personnalité de l’acteur et que l’humain est assez complexe, sa psyché assez riche, pour pouvoir rendre une copie qui ressemble à son moi profond sans faire tiquer le public. Pour l'écriture, c'est pareil.

Il m’arrive, sur certains des passages que j’écris, d’emprunter et de digérer le style de mes auteurs fondateurs. Je sais (et je suis le seul) que tel passage poético-descriptif sonne un peu Jean-Philippe Toussaint, tel trait d'humour tient de Robert McLiam Wilson et, admirant la clarté élégante d’Emmanuel Carrère, je me glisse dans sa tête pour écrire la phrase que tu viens de lire et qui se termine à l’instant.

Mais s’il y a un écrivain qui me semble hors de portée de style, c’est bien toi, Bret. Je crois que je ne peux pas jouer à être toi, excepté le jour béni où un club de lecture d’un village de Basse-Normandie se considère comme faisant partie de l'élite culturelle et décrète que mon livre n’entre pas dans sa « ligne éditoriale ». Ce jour-là est magnifique. Je me suis dit que j’avais écrit le roman que je voulais écrire, celui qui ne plaira JAMAIS au lectorat d’Erik Orsenna. Oui, j’ai adoré ce jour-là, presque autant que le jour où Annika Parance m’a annoncé qu’elle devenait mon éditrice – et ce n’est pas peu dire, étant donné le taux d’alcoolémie avec lequel j’ai terminé ma journée à la suite de cette nouvelle.

Donc merci, Bret. Non seulement White me fait sentir moins seul mais tu m’auras évité deux heures de débat pénible avec des peigne-culs qui ont le livre petit et la littérature mesquine. Il paraît que toi non plus, tu n'es même plus invité aux soirées, ça nous fait un second point commun.

Je ne pourrais clore ce modeste texte sans remercier la personne qui m’a fait découvrir, il y a vingt ans de cela, ton premier roman, Moins que zéro. Elle se reconnaîtra.

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