Une vingtaine de volontaires se retrouvent enfermés dans un théâtre délabré. le but est d'écrire pendant trois mois. Certains fuient la justice et d'autres une vie qu'ils n'aiment pas, donc ne laisseront aucune trace de leur départ.
Très vite, ils dérapent et se poussent au pire des vices. Persuadés qu'ils vont devenir célèbres grâce à un confinement qu'ils transforment en séquestration, ils pètent tout ce qui leur aurait permis de tenir plusieurs mois : certains bloquent les serrures en cassant des fourchettes en plastique à l'intérieur pour être certains que personne ne puisse ouvrir les portes, ils éventrent les sacs de vivres et cassent la chaudière, puis bouchent les W.C et ensuite ils vont concourir à une potentielle célébrité avec l'histoire la plus glauque à raconter lorsqu'ils seront secourus. Parce que c'est bien connu, les médias aiment vendre des histoires horribles, ils aiment vendre de la peur. C'est le symbole d'une humanité qui ne peut pas vivre autrement que sous les projecteurs, qui veut un public : regardez-moi comme je souffre ! regardez-moi ! Et cette réunion regroupe la pire dépravation de cette humanité.
La réflexion de détresse est presque aussi nihiliste que son Fight Club (que j'ai lu plus récemment). Néanmoins, dans Fight Club, on est dans une volonté de destruction matérielle et de retour à une évidence humaine, glorifiant son être, supérieur à la possession. Alors que dans A l'Estomac, on est dans la destruction du soi-même. Par dégoût ? Ou pour la notoriété que cette société façonne ? Sombrer dans la souffrance la plus absolue, vivre dans la répulsion de soi-même et espérer les projecteurs sur cette douleur ? Ou alors tout détruire pour mieux recommencer, se suicider pour tendre vers un Paradis, un Paradis peut-être inventé pour justifier la souffrance ?… le monde n'avancerait-il qu'au travers du mal ? « Les gens tombent tellement amoureux de leur souffrance qu'ils ne parviennent pas à l'abandonner. » « Nous attendons d'être secourus tant que nous sommes des victimes. » Cela m'a fait penser aux différentes religions, qui espèrent tellement la vie Eternelle et le Paradis, qu'ils préfèrent transmettre les écrits au détriment des actions bénéfiques. Bref, cela rend tous les personnages absolument affreux. Toutes les histoires passées et présentes sont épouvantables. J'ai eu la nausée parfois, mais aussi une sorte de profonde tristesse pour ce désespoir cathartique à outrance. Tout est excessif, dégoûtant (si vous voulez perdre du poids, c'est le moment de lire ce roman). On a envie de sauver personne, exceptée peut-être la pauvre Cora et madame Clark (et encore). Très peu d'espoir. Et ceux qui trouveraient éventuellement le goût de vivre sont dans le panier de crabe, on ne les laissera pas sortir. Ce n'est pas un roman à lire si vous souffrez de dépression. D'où cette magnifique citation : « sans les animaux, il reste des hommes et des femmes, mais pas d'humanité. » C'est tellement malsain qu'on se pose l'ironique question : suis-je aussi inhumaine qu'eux de ne pas espérer leur rédemption ?
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Alors pourquoi aimer un roman qui te laisse le choix entre la sublimation de la souffrance ou le suicide ? Et bien probablement pour me rappeler que ma vie est moins pourrie que la leur. Dès lors je n'ai aucune raison de la fuir et m'enfermer avec un groupe d'inconnus pour écrire mes traumatismes. Ensuite, parce que Chuck Palahniuk fait beaucoup réfléchir et parfois au-delà de mes capacités (ai-je bien tout saisi le message du roman ?). Sa plume est ensorcelante malgré des situations digne du théâtre du Grand Guignol. Il nous pousse à l'extrême nous demandant ainsi, mais qu'est-ce que je fous sur Terre sérieux ?
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Nous avons tous une histoire traumatisante à raconter. Voulons-nous devenir célèbre par le biais de ses souffrances du passé ? Un ami m'a dit un jour : « tu peux tout aussi bien l'écrire et le détruire par la suite. » La psychanalyse de soi ne passe pas par l'avis des autres, ni leurs regards. Ce qui est perturbant dans ce roman, c'est que les personnages ont tous une histoire atroce qui se suffit à elle-même. Ils n'ont pas besoin de s'enfoncer plus. Alors pourquoi le font-ils ? A cause de l'exigence de la société ou parce que l'horreur est devenue banale ?