Un Wikipédia du futur bien fascinant

Je suis incapable de noter All Tomorrows car il ne s'agit pas d'un roman, d'un manga, d'une BD ou d'un récit classique.


J'ai plutôt eu l'impression de feuilleter un manuel d'histoire écrit dans cinq cents millions d'années. Une encyclopédie imaginaire. Un dictionnaire de zoologie post-humaine. Un gigantesque brainstorming illustré. Il y a des dessins, des notices, des fragments d'histoire, quelques embryons de récits... mais jamais un véritable roman. On ne suit pas des personnages ; on contemple des ères géologiques.


L'ouvrage débute pourtant de manière presque terne et sans saveur. L'humanité, fidèle à elle-même, décide de résoudre ses problèmes écologiques avec son élégance habituelle : puisque la Terre est en train d'étouffer sous les industries, autant envoyer les usines polluer Mars. Après tout, pourquoi détruire une seule planète quand on peut en sacrifier deux ?


Cette colonisation martienne finit par produire une histoire qui rappelle ouvertement celle des États-Unis. Les colons prennent progressivement leurs distances avec la Terre, développent leurs propres caractéristiques biologiques sous une gravité différente, revendiquent leur indépendance et deviennent les « Martiens américains ». Les siècles passent encore. Les deux humanités finissent par fusionner en une nouvelle espèce, les Hommes stellaires, parfaitement adaptés aux deux mondes. Puis vient la grande expansion. Vénus est colonisée, puis le reste du système solaire, puis la galaxie entière. L'humanité semble enfin avoir remporté sa plus vieille bataille : celle contre les distances. Or, c'est à ce moment que le drame arrive.


Les Qu constituent probablement l'une des espèces extraterrestres les plus fascinantes de la science-fiction récente. Une civilisation vieille d'un milliard d'années, nomade, théocratique, persuadée d'accomplir une mission sacrée en remodelant le vivant selon son bon plaisir. Ils ne détruisent pas l'humanité. Ce serait presque plus charitable. Ils la défigurent. Ils la transforment en un gigantesque laboratoire biologique où chaque planète devient une expérience, chaque peuple une œuvre d'art morbide.


L'idée est extraordinaire. L'humanité, maîtresse de la galaxie, devient du bétail cosmique. Non plus un sujet de l'Histoire. Un objet. Une matière première. Une curiosité de musée. L'un des passages les plus glaçants du livre est d'ailleurs celui où l'on comprend que les Qu repartent simplement poursuivre leur migration intergalactique. Ils ne restent même pas contempler leurs monstruosités. Ils abandonnent leurs créations comme un enfant quitte un bac à sable. Le supplice de l'humanité n'était même pas leur objectif. C'était un effet secondaire.


La suite est une immense fresque darwinienne. Pendant des centaines de millions d'années, les descendants difformes de l'espèce humaine évoluent, disparaissent, réinventent la civilisation puis retombent parfois dans l'animalité. Les Vers, les Nageurs, les Coloniaux, les Tentateurs, les Titans, les Éleveurs de lézards... chaque espèce constitue une hypothèse biologique fascinante. Beaucoup d'espèces reprennent des mécanismes parfaitement observables sur Terre. Les comportements des insectes sociaux, les hiérarchies animales, la sélection sexuelle, les convergences évolutives, les structures impériales, les mythes religieux...


En ce sens, All Tomorrows est probablement davantage un livre sur Darwin que sur les extraterrestres. Malheureusement... Tout cela ne dure qu'une page. Une espèce. Une page. Une civilisation. Une page. Une extinction. Une page. Une renaissance. Une page. Certaines espèces mériteraient un roman entier. Elles obtiennent trois paragraphes.


À force d'énumérer les espèces, les mutations, les extinctions et les renaissances, All Tomorrows finit par produire un étrange effet catalogue. Chaque nouvelle civilisation ressemble à la fiche Pokémon de la précédente. Le livre devient une succession de concepts extraordinaires qui peinent paradoxalement à susciter l'émotion. L'imagination est sans limites ; la narration, elle, tourne en rond.


À cette frustration s'ajoute un style étonnamment pauvre. Il ne s'agit évidemment pas d'une œuvre qui cherche la beauté littéraire, mais le contraste reste saisissant entre l'exubérance des idées et la sécheresse de leur exposition. La prose ressemble davantage à un rapport scientifique ou à une notice encyclopédique qu'à un véritable texte de fiction.


C'est peut-être tout le paradoxe de l'œuvre. Je n'ai pas vraiment eu le sentiment de lire un roman. J'ai plutôt eu l'impression de parcourir un bon cahier de worldbuilding. Les Qu, l'Empire des Machines ou les Astéromorphes constituent autant d'ébauches de récits extraordinaires. Chacun d'eux pourrait porter un roman, voire une saga entière. C'est finalement moins une œuvre de fiction qu'un petit livre de lore. Une encyclopédie fictive, un Wikipédia du futur qui manque de texture, de matière et d'ajout pour en faire quelque chose de bien plus complet.


MrLambda
5
Écrit par

Créée

le 7 août 2026

Critique lue 17 fois

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