Lorsque Antigone est jouée la première fois, en 1944, la France est encore en pleine Occupation devant un parterre de soldats allemands et de fonctionnaires de Vichy. Et la pièce dialogue avec cette réalité : faut-il obéir aux lois imposées ou suivre sa conscience ? Faut-il résister ou composer ? Pour le public de cette époque, les uns se reconnaissaient dans la figure d'Antigone, incarnant la Résistance tandis que les autres voyaient Créon comme celui qui accepte le pouvoir, malgré lui, justifiant l'ordre au nom du bien commun. Mais attention : Jean Anouilh prend bien soin de ne pas rendre l'opposition aussi manichéiste ; Créon n'est pas un "monstre", il est rationnel et pragmatique, et c'est précisément ce qui rend cette pièce durable.
Aujourd'hui, le contexte a changé. Mais les tensions demeurent. Elles se sont juste déplacées sur d'autres plans. Dans l'éternel conflit opposant la loi à la morale personnelle, dans les relations entre l’État et l'individu ou entre le pouvoir légitime et le compromis, la révolte face aux injustices.
Aussi, ce qui change, ce n'est pas tant le "sens pratique" que l'on peut trouver dans cette pièce que la manière de l'actualiser. On peut la faire entrer en résonance avec certains régimes autoritaires actuels, ou lors de crises démocratiques, voire même lorsque des enjeux sociaux sont implicitement nommés.
Ceci dit, Anouilh ne nous dit pas : "Antigone a raison" mais nous met sous les yeux ce que coûte le fait de dire "non" ; un refus dont le prix est peut-être la mort ; l'intransigeance qui rend parfois tout dialogue impossible ou cette quête de la pureté qui peut sembler fascinante mais qui s'avère aussi destructrice.
Et en face, il y a Créon, qui n'est pas juste celui qui dit "oui" par résignation ou par lâcheté, mais parce qu'il croit à ses responsabilités, qu'il recherche le compromis et est amené à gérer le réel, tout ce qui permet à une société de tenir debout même dans les pires situations.
En fait, cette pièce nous apprend moins à dire "non" que de nous mettre devant une questions inconfortable : quand faut-il dire non, et jusqu'où ?
Dire non, c'est une preuve de courage... ou tomber dans une impasse ; dire oui, c'est pas forcément se résigner, c'est aussi accepter un compromis nécessaire.
Le choix n'est jamais simple ni sans conséquences.