Nous sommes dans un futur lointain de plusieurs siècles. Un groupe d’explorateurs spatiaux est en mission sur une planète lointaine. Ils arrivent tous de stations éparpillées dans des galaxies lointaines. Certains en avaient marre de leur précédente mission et ont demandé leur « mutation » interstellaire. D’autres ont fait une prière à l’évangile cosmique de nouvelle génération et leur vœu œcuménique a été exaucé. Les missionnaires voyagent à bord de mini vaisseaux individuels qui se pilotent comme nous conduisons nos véhicules compacts pour aller au centre commercial. Les membres de l’équipe - dont un psy, un médecin, un géographe, un magasinier, une prêtresse et une fille de joie (!) – ne connaissent pas réellement le but de leur mission. Pourquoi sont-ils là ? Que doivent-ils faire ? C’est très flou.

Un, puis deux membres de l’équipe décèdent mystérieusement sans que les causes de leur mort soit clairement élucidée. Ordre est donné de ne plus s’éloigner du groupe, interdit de rester seul. Et puis le groupe vote pour désigner son chef, qui sera en dernier ressort le décisionnaire capital.

Si les raisons de leur présence en ce monde lointain et hostile sont incertains, une chose est sûre : une construction architecturale est l’objet d’une obsession certaine chez les membres de l’équipe. Cet « édifice », qui semble être l’épicentre de cette inquiétante planète, est mouvant : à chaque fois qu’on s’en approche, il s’éloigne. Tandis qu’une partie du groupe tente une nouvelle exploration vers le mystérieux « édifice », l’autre partie de l’équipe restée sur la base spatiale se déchire. Tous semblent avoir de sérieuses raisons de se méfier des autres et même de se détester au point de commettre l’irréparable. Meurtres de panique, disparitions… La mission tourne au fiasco tandis qu’une exploratrice se noie dans une rivière à proximité de « l’édifice ».


Bon, voilà, ça fait 150 pages de science-fiction cosmique et théologique finalement assez classique pour un auteur comme Philip K. Dick. Il y a beaucoup de personnages, on s’y perd un peu parfois. Beaucoup de novlangue dickienne et de concepts difficiles à traduire également qui font regretter de ne pas être capable de lire cela en anglais. Bref, loin d’être son meilleur roman, mais je suis surpris de constater qu’il date de 1970, période où il avait dépassé le stade de devoir écrire pour survivre et donc de produire au kilomètre – ce qui au début de sa carrière n’empêchait pas la qualité. Je m’achemine vers le dernier quart de l’œuvre quand celle-ci prend une toute autre tournure. Une tournure purement dickienne, mélange de méditation métaphysique et d’exploration des dérèglements psychiques qui font le sel et la singularité de la science-fiction du grand maître.


D’abord, le personnage central de l’équipage, celui que l’auteur a fait apparaître – comme à son habitude – dans le deuxième chapitre, est gravement blessé. Il est emmené par une équipe de secours pour être soigné d’urgence à un autre endroit de l’espace. Mais en se rebellant, flairant un coup fourré, il réalise que la planète sur laquelle se trouve la mission d’exploration n’est autre que… LA TERRE. Cette bonne vieille Terre, désormais champ de ruines et de rouille, bien après que les derniers humains aient fini par fuir afin de coloniser tout ce qui pouvait les accueillir ailleurs dans le cosmos. L’équipe reconstituée s’interroge mais ne peut qu’émettre une grande hypothèse : et si ils n’étaient tous que les sujets d’une expérience scabreuse ? L’ « édifice » serait en réalité la prison dans laquelle ils étaient tous enfermés du fait de leurs penchants d’assassins psychopathes. Ce qui expliquerait le degré de haine et de violence qui les traverse durant cette « mission ». Cette croyance est renforcée par le fait qu’aucun ne se souvient précisément de ce qu’il faisait quelques semaines avant le début de la mission. Comme si leur cerveau avait fait l’objet d’une amnésie partielle, d’un « reboot » expérimental. Tandis que la paranoïa atteint son point culminant avec la désignation d’un des leurs comme étant une « taupe » infiltrée dans leur mission afin de surveiller l’expérience au plus près, tout l’équipage est ressuscité et se réveille à bord d’un vaisseau interstellaire, casque « polyencéphalique » enfoncé sur le crâne. Tout ceci n’était qu’un jeu, un « passe-temps » destiné à distraire ces voyageurs cosmiques qui passent des décennies à voyager à travers les étoiles enfermés dans des machines de tôle se dirigeant à la vitesse de la lumière vers de nouvelles galaxies à explorer. Lassés de passer leur vie à attendre dans une fusée, éreintés par la tension psychotique interne à l’équipe qui se ressent jusque dans les univers de divertissement créés par eux-mêmes pour « se changer les idées ».

Comment ne pas rapprocher le casque « polyencéphalique » de connexion au loisir spatial et le « pod » de connexion au jeu virtuel du scénario du film eXistenZ (1999) de Cronenberg ? Le film du cinéaste canadien est considéré comme son œuvre la plus « dickienne ». En effet. Ce roman de 1970 a-t-il été une inspiration ? C’est troublant. Un jeu de rôle virtuel entre voyageurs spatiaux aux cerveaux interconnectés. Et dire que je trouvais eXistenZ déjà un peu trop en avance sur son temps… trente ans après que la même idée ait déjà été exploitée dans ce roman !

klinsmark
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le 30 mars 2026

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