Le livre s'ouvre et se clôt sur des scènes d'une intensité rare—je pense notamment à l'accouchement simultané de Shangguan Lushi et l'ânnesse, qui traverse les premiers chapitres. Mo Yan y déploie une écriture d'une grande densité sensorielle, d'une brutalité poétique. On entre dans le roman par la chair, par la violence de la naissance, ce qui crée une promesse forte d’un récit ancré dans le corps, dans l’histoire, dans la vie.
Malheureusement, ce souffle initial s'épuise à mesure que l’on progresse dans le récit, en particulier lorsque Jintong devient réellement le personnage principal. La force poétique et organique des premières pages cède alors parfois le pas à une écriture monomaniaque, marquée par une répétition obsessionnelle autour des seins féminins. Cette fresque de la Chine du XXe siècle depuis ses marges, à travers la trajectoire (tragique) d’une lignée de femmes, devient progressivement le récit obsessionnel d’un homme (pathétique) prisonnier d’un fantasme, et en raison de cela, incapable d'agir dans le monde. Jintong, narrateur voyeur et fétichiste, assiste notamment à des scènes d'une grande violence—tels que les viols de sa mère et de sa sœur—sans jamais pouvoir intervenir.
Le corps féminin devient un lieu où s’inscrit l'histoire : le lait qui tarit pendant la famine, les enfants nourris par leur mère de pois régurgités, les manteaux de fourrure qui recouvrent et signalent un bref instant de richesse, la chair offerte, vendue ou violée... Et pourtant, à force de se répéter sans recul, cette matérialité initialement puissante se transforme peu à peu en fixation—voire en caricature (le suicide de la 'vierge' à la fin, par exemple). Plus problématique encore : certaines scènes mettent en jeu une sexualité profondément ambiguë, où la contrainte semble se mêler au plaisir, et où le viol est parfois suggéré comme une expérience troublante mais désirée par les femmes elles-mêmes (comme dans le cas de l’Éternelle-Oiseau ou du viol posthume du cadavre). Seuls les viols collectifs sont réellement condamnés.
Le sort réservé aux personnages féminins renforce cette impression. Toutes ou presque connaissent une fin dégradante, grotesque, cruelle. Les hommes, eux, sont parfois grotesques, mais ils peuvent aussi accéder à une forme d’héroïsme (Sima Ku, par exemple), ou disparaître avec dignité—ce que les femmes, dans la plupart des cas, ne semblent jamais pouvoir faire.
Ainsi, en tant que lectrice, j'ai été à la fois captivée et profondément dérangée. Captivée par l'ouverture, les fulgurances stylistiques, la capacité de Mo Yan à faire surgir l'histoire par la matière du corps. Il y a là une maîtrise narrative impressionnante, une capacité à mêler l'intime et le politique, le trivial et le mythologique. Le roman est porté par une langue splendide, mais lesté par une vision de la féminité qui finit par devenir embêtante, voire étouffante. Cette tension, non résolue, a provoqué en moi, en tant que lectrice, des moments d'admiration et des moments de profond malaise. Je donne 7/10 à ce livre : les premiers et derniers chapitres, centrés sur le personnage de la mère, sont magnifiques, mais le reste du roman (très long !) souffre de l'obsession sexuelle qui en affaiblit la portée.