Dans Une Maison de poupée (1879), Henrik Ibsen donne corps, à travers la figure de Nora Helmer, à une problématique politique et existentielle d’une portée saisissante, que l’on peut éclairer à la lumière du concept de non-domination développé par le philosophe néo-républicain Philip Pettit (ce dernier évoque d'ailleurs souvent ce livre afin d'illustrer le concept). Pour Pettit, la liberté véritable ne saurait se réduire à une simple absence d’interférences extérieures, comme le conçoit le libéralisme classique : elle implique l’absence de toute possibilité arbitraire d’ingérence. En d’autres termes, on n’est vraiment libre que lorsque aucun agent—qu’il s’agisse d’un individu ou d’une institution—ne détient le pouvoir non contrôlé d’interférer dans notre vie, même si ce pouvoir n’est pas activement exercé.
Sous cet angle, la situation de Nora apparaît emblématique d’une forme insidieuse de domination : Torvald Helmer, son mari, l’adore et lui accorde une grande liberté. Il tolère même qu’elle transgresse à la marge ses interdits—comme celui, trivial en apparence, de manger des macarons. Or, bien que Torvald ne soit ni tyrannique ni violent, il détient un pouvoir structurel sur Nora, qu’il peut activer à tout moment (comme il le fait lorsque la vérité éclate). Cette possibilité, ce pouvoir latent, compromet le statut de Nora comme personne libre au sens néo-républicain selon Pettit. Sa condition est dépendante de la bonne volonté de son mari.
Cette fragilité structurelle de son autonomie se révèle pleinement dans l’intrigue centrale de la pièce : Nora est secrètement endettée, ayant commis un faux pour sauver la vie de Torvald, et elle est victime de chantage par le créancier. Elle doit cacher cela à son mari. Ironiquement, lorsque la vérité éclate, Torvald ne lui témoigne aucune reconnaissance pour son sacrifice, mais au contraire, il explose de colère—non pas tant à cause de sa malhonnêteté, mais parce que les actes de Nora l’ont placé sous le contrôle d’un autre homme. Sa réaction révèle une logique patriarcale profonde : il lui est intolérable d’être soumis au pouvoir d’un autre, alors qu’il lui paraît parfaitement normal que Nora vive sous le sien.
Lorsque le danger est écarté, que la menace juridique n’existe plus, Torvald tente de restaurer l’ordre antérieur en invitant Nora à se réfugier à nouveau dans son autorité protectrice : "Only lean on me. [...] Be at rest and be secure, I have broad wings to shelter you under." Ce moment contraste brutalement avec l’idée qui avait nourri l’acte de Nora : celle d’une femme qui avait goûté, brièvement, à la puissance d’agir, à la satisfaction de tenir entre ses mains la vie de son mari, de ne pas être uniquement une figure dépendante, mais au contraire un pilier secret du foyer. Ce plaisir fugace d’être indispensable, cette inversion momentanée des rôles de pouvoir, est anéanti par le retour brutal à la hiérarchie conjugale. L’échec de Torvald à reconnaître la capacité d’action de Nora scelle la prise de conscience de cette dernière : pour exister pleinement comme sujet libre, elle doit sortir de ce cadre. Le geste final de la pièce, où elle quitte le domicile conjugal, prend alors toute sa portée politique : elle refuse de rester une dépendante bien traitée, une femme à qui l’on accorde des libertés plutôt qu’une femme à qui elles sont dues.