Pour saisir pleinement la tonalité de Tango de Satan, il est indispensable de replacer le roman dans son contexte historique. Lorsqu’il paraît en 1985, la Hongrie vit encore sous le régime du socialisme tardif, dans une phase souvent qualifiée de « communisme du goulash ». Le système n’est plus ouvertement terrorisant comme dans les décennies précédentes, mais il est profondément enlisé. La promesse révolutionnaire s’est depuis longtemps dissoute dans une bureaucratie lourde et cynique. Il ne reste ni foi idéologique véritable, ni horizon d’émancipation crédible, seulement un ordre administratif qui se maintient par inertie, par surveillance diffuse et par l’intériorisation de la résignation.
Ce climat imprègne profondément le monde de Tango de Satan. La coopérative agricole en décomposition, les bâtiments délabrés, les corps fatigués, l’alcoolisme généralisé correspondent à l'expérience d’une société post-idéologique, où plus personne ne croit réellement au système, mais où personne ne voit non plus comment en sortir. Le temps y est figé, cyclique, sans direction. Ce n’est pas un hasard si le roman refuse toute progression linéaire ; il épouse la sensation d’un présent interminable, caractéristique de la fin du socialisme réel.
Ainsi, la structure cyclique de Tango de Satan est une machine narrative fermée sur elle-même, où le mouvement apparent (l’attente d’un salut, la promesse d’un départ, l’irruption d’un messie) masque en réalité une reconduction perpétuelle de l’immobilité. Le roman est construit comme un tango : six pas en avant, six pas en arrière. Cette symétrie ne sert pas à équilibrer le récit, mais à annuler toute progression réelle.
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Un des éléments les plus intéressants du roman à mes yeux est le contraste établi entre Irimiás et le docteur, incarnant deux modes de rapport au réel, matérialisés par deux formes différentes de pouvoir du langage / regard, et deux modes de rapport au mouvement (du tango) et à l'immobilité (de la toile d'araignée).
Irimiás est essentiellement un orateur. Son pouvoir réside dans sa capacité à reconstruire la réalité par le discours, à modeler la perception collective des villageois. Il agit par la parole, par la mise en récit, par la culpabilisation et la promesse... créant un monde narratif où la réalité est subordonnée à l’effet qu’il cherche à produire sur les autres. Son action culmine dans le discours sur la mort d’Estike, où il déclare que “tous sont responsables” de sa disparition. Par cette formulation, il transforme un événement brutal et isolé en une instance de culpabilité collective, manipulant la conscience du village pour le rallier à son projet messianique.
Le langage d'Irimiás est performatif. Ainsi, lorsqu'il proclame : « Mes amis, à partir de cet instant, vous êtes libres ! » il ne décrit pas un état de fait, il tente de le produire par la parole. Cette déclaration révèle immédiatement son caractère mensonger, car Futaki, au moment même où ces mots sont prononcés, « se sentait tout sauf libre ». Il le ressent avec une lucidité douloureuse : il a « réduit les frontières de son propre univers pour tomber dans un nouveau piège. Il avait été jusqu’ici le prisonnier de la coopérative et du hangar aux machines, il serait désormais le serviteur du risque ; s’il avait tremblé en pensant au jour où il ne saurait plus comment ouvrir cette porte, où la lumière ne traverserait plus la fenêtre, maintenant il s’était lui-même condamné à pouvoir perdre même cela en devenant le prisonnier d’un mouvement permanent. » Voilà le tango dans lequel Irimiás l'entraîne : danse de l’élan et de la contrainte, de l’abandon feint et de la domination réelle, il devient l’image exacte de cette dynamique trompeuse. Les corps bougent, mais la trajectoire est imposée. On croit avancer librement alors qu’on ne fait que suivre l’impulsion de l’autre.
La dissémination des villageois, ordonnée par Irimiás, parachève ce mécanisme. En les dispersant, il brise toute possibilité de cohésion collective et transforme chacun en une unité isolée, à la fois surveillante et surveillée. La tâche des villageois « consisterait à surveiller avec une attention vigilante leur entourage, à noter scrupuleusement toute déclaration, opinion, rumeur qui pourrait s’avérer très importante pour leur affaire, et tous devaient acquérir cette qualité fondamentale qui consistait à distinguer les signes favorables des défavorables, autrement dit, le bien du mal, car – et il espérait que personne n’en doutait – sans cela, il était impossible de progresser d’un seul pas sur cette route entièrement balisée par lui-même. » Ainsi, Irimiás rend les villageois responsables du fonctionnement du système qu’il a créé. Il s’installe au cœur même de la conscience de chacun. Les villageois deviennent son regard démultiplié sur le monde — un regard déformant, qui prétend discerner le vrai et le faux, le favorable et le défavorable, mais qui ne fait en réalité que reproduire la grille de lecture d’un pouvoir qui se dissimule derrière l’illusion de la responsabilité individuelle. Cette logique trouve une formulation métaphorique explicite dans l’image de la toile d’araignée. Il a tissé une « toile d’araignée à l’échelle du pays, version Irimiás… [...] Partout… la toile… frémit… » en référence à la conclusion de la première partie, dans l'auberge, lorsque les araignées « avec quelques minuscules fils secrets [...] relièrent [leurs fils] les uns aux autres comme s’il importait que, tapies dans leurs mystérieuses, indémasquables cachettes, elles pussent surveiller le moindre geste, le moindre frisson, jusqu’à ce que leur étrange toile, parfaite, presque invisible, devienne invulnérable ». Dans cette configuration, les villageois apparaissent à la fois comme des araignées mobilisées pour tisser la toile à grande échelle, et comme les mouches, « qui cherchaient le salut contre l’enfer dans la lumière et le mouvement », en se précipitant précisément dans le piège qui les immobilise.
Je conclurai cette réflexion sur Irimiás en indiquant que la première fois qu'on lit son écriture (et pas sa parole) est dans le rapport de l'avant-dernier chapitre qu’il rédige sur les villageois, qu'on découvre par bribes à travers le regard de fonctionnaires anonymes. Il est d’une violence verbale extrême, réduisant les personnages à des caricatures obscènes, à des condensés de défauts. Là où le discours public d'Irimias enveloppait la violence dans une rhétorique moralisatrice, son écriture privée laisse apparaître la crudité de son regard. La scène où les fonctionnaires réécrivent ce rapport est essentielle : ils sont confrontés à un texte inutilisable en l’état, non parce qu’il est faux, mais parce qu’il est trop chargé, trop violent, trop personnel. Leur travail consiste à traduire l’excès subjectif en langage administrativement recevable. Chaque insulte est neutralisée, reformulée, vidée de sa charge affective, mais conservée dans son intention évaluative / classificatoire. Ce passage montre que le langage d’Irimiás, même lorsqu’il est “corrigé”, reste fondamentalement un instrument de domination. Ce passage révèle ainsi que le pouvoir d’Irimiás ne réside pas seulement dans sa capacité à séduire ou à contraindre, mais dans son aptitude à faire circuler la violence à travers des formes de langage qui la rendent acceptable — et donc durable.
À l’inverse d’Irimiás, le docteur fonde toute son existence sur un rapport presque ascétique à l’observation et à l’écriture : « il fallait observer soigneusement, et consigner tout, ainsi, ainsi seulement, pouvait-on espérer ne pas devenir les esclaves réduits au silence, réduits en poussière, de cet ordre satanique qui se décompose et se recompose éternellement. »
Cette écriture se caractérise par une rigueur extrême. Le docteur note les gestes, les déplacements, les horaires, les comportements corporels, les symptômes, les habitudes alimentaires ou alcooliques. Il s’interdit presque toute interprétation morale. Il ne cherche ni à accuser ni à absoudre.
Cette rigueur lui permet non seulement d’observer le présent, mais de concevoir qu'en écrivant, il semble pouvoir prévoir le comportement des personnages, comme si la consignation exacte de leurs habitudes, de leurs désirs et de leurs routines les enfermait dans un destin prévisible. Cette intuition apparaît explicitement dans la remarque apparemment anodine qu’il fait en feuilletant son livre de géologie : « C’est un livre de géologie ou de prédictions ? » Cela préfigure son propre pouvoir, par la science non des sols mais des humains.
Un renversement fondamental oppose Irimiás et le docteur dans leur rapport au mouvement et à la fixation. Irimiás se présente comme l’agent du mouvement, il apparait comme celui qui mène la danse : il fait partir les villageois, les disperse, les entraîne dans des projets, des déplacements, des promesses d’avenir. Tout, dans son discours et dans ses actes, semble orienté vers la dynamique, la rupture avec l’immobilité et la relance de l’histoire. Pourtant, ce mouvement apparent est profondément illusoire. En réalité, Irimiás fige le réel. En imposant une interprétation morale unique du monde — ce qui est bon, ce qui est mauvais, ce qui est favorable ou défavorable — il enferme les individus dans des catégories fixes. Le mouvement qu’il orchestre ne fait que masquer une immobilisation plus radicale : les villageois n’évoluent pas, ils sont assignés à une place, à une fonction, à un sens déjà déterminé par lui. Le déplacement physique remplace toute transformation véritable. En cela, il est le faux messie, celui que tout le monde reconnaît comme tel parce qu’il correspond au désir humain du salut spectaculaire, mais en réalité impuissant. Futaki le voit bien : « il comprit qu’avec toutes ces inepties subtilement débitées dans l’auberge, [Irimias] avait tout simplement essayé de leur cacher, à eux qui croyaient encore en lui, qu’il était tout aussi impuissant, qu’il avait perdu tout espoir de donner un sens à cette angoisse oppressante dont il n’avait jamais pu se libérer. »
À l’inverse, le docteur apparait absent de la piste de danse (il est même abandonné par les villageois dans leur fuite). En retrait, il observe, note, classe. Tout indique, en apparence, une volonté de stabiliser, de conserver le réel. Et pourtant, c’est précisément cette fixation qui produit du mouvement. En écrivant, le docteur ne se contente pas d’enregistrer : il met en évidence des régularités, des enchaînements, des causalités implicites. À force de décrire, il anticipe. À force de consigner, il prédit — et peut-être même provoque — les événements à venir. C’est ici que la métaphore de l’araignée prend un autre sens : invisible, le docteur tisse, par son écriture, une toile qui recouvre progressivement l’ensemble du réel.
Là où Irimiás immobilise en donnant du sens, le docteur met en mouvement en retirant le sens. Ainsi, celui qui prétend libérer et mettre en marche enferme et immobilise, tandis que celui qui semble enfermer le monde dans l’écriture est en réalité celui par qui le mouvement advient.
La structure du roman elle-même reflète cette tension entre les deux personnages clés du docteur et d'Irimias. La première partie commence avec le docteur, qui observe et note ; dans la deuxième, Irimiás prend le relais par son discours messianique, transformant la perception collective. La deuxième partie contient d'ailleurs plusieurs scènes qui font vaciller la frontière entre le réel, le fantasme et l’hallucination : on y lit une scène surnaturelle (le corps décédé d'Estike flottant dans les airs), une scène de rêve des paysans où la ponctuation se désagrège, les phrases s’allongent, se heurtent, se superposent — la syntaxe elle-même devient instable, comme si, dans cette partie entamée par le point de vue subjectif d'Irimias, le réel nous échappait complètement. Le livre se clôt par la révélation de l'écriture étrangement omnipotente (qui semble également défier le réel) du docteur.