Intéressant à lire en 2023.
Si Philippe Bonnefils dans son analyse masculine du livre s'appuie sur le lexique du miroir et du reflet pour confronter l'alter égo de Georges Duroy à celui de Bel Ami, parler des reflets dans lesquels se perdent les femmes obsédées selon lui par leur apparence, j'ai quelques réserves et suit un peu plus critique envers l'œuvre quant à cette démarche.
Le miroir désigne pour moi aussi le reflet de l'auteur, peut-être par réflexe post-moderniste voyant des métatextes dans tout ce que je vois et analyse, je trouve ça plutôt cohérent de voir en Bel Ami l'avatar de Maupassant, un égo trip dans lequel il décharge tous ses rêves, ses pulsions et ses regrets.
Soulignant la moustache de Bel Ami comme Guy la portait si bien, sa fierté si grande, son travail de journaliste sur l'Algérie de 1884 comme Maupassant écrivait des articles sur le pays ayant été reporter pour divers journaux dont le Figaro fondé alors en 1826 le journal avait un peu moins de 60 ans au moment de la parution du livre.
Maupassant aime à se voir comme un séducteur faisant tomber toutes les femmes, se permettant en dédicaces pour ses lectrices à l'époque de signer Bel Ami et non par son propre nom, voyant en Duroy son Doppelgänger, ce bel homme qui par jeu de séduction réussit tout ce qu'il entreprend, un homme polyamoureux encré dans son époque se permettant d'être polygame mais ne le permettant pas à ses diverses maîtresses.
Maupassant dépeint une vision de la femme spécifique à son époque, celle de 1885, disant d'elles qu'on "revient naturellement vers la même femme comme on revient vers un bon plat, mais ne voit pas pourquoi un amateur d'huîtres mangerait des huîtres à tous les repas".
C'est par cette métaphore culinaire que Guy démontre sa vision machiste et beauf de la fin du XIXe siècle, glorifiant Duroy insultant Virginie pour sa vieillesse et la détestant après avoir profité d'elle, frappant Clotilde par jalousie, se permettant d'errer à sa guise mais ne le permet jamais à ses maîtresses, jaloux de Madeleine qui l'a pourtant aidé à gravir les échelons, une femme de l'ombre du même acabit que Mileva Einstein.
Toutes les femmes du livre sont interchangeables, on s'y perd presque dans toutes ses amantes dont il se dit "amoureux" dans un jeu de manipulation rendant le personnage particulièrement antipathique plus que séducteur.
Hormis la mère Walter exprimant la peur de l'aliénation de Maupassant et Madeleine qui aide Duroy à écrire ses articles au début et a aidé visiblement Forestier son ex mari et un nouveau journaliste à la fin du livre, elle est l'écrivaine de l'ombre sans reconnaissances montrée pourtant comme manipulatrice.
Les femmes sont vénales, naïves, manipulatrices, infantiles ou carrément stupides dans Bel Ami, seule Madeleine apporte un intérêt qui n'est pas exploité : celui de l'usurpation masculine.
On s'attend au début du livre à voir Duroy faire écrire tous ses articles à Madeleine, un homme beau mais sans talent, exploitant sa seule qualité, démontrant un jeu d'apparences qui le perdra, le scandale de dévoiler le fait qu'il n'a pas écrit ses articles à la fin, on s'attend aussi à une fin tragédienne comme nous habituaient à l'époque Hugo et Blazac, où les illusions perdues de Georges le perdent et le ruinent, on le voit faire des paris avec une femme qu'il vient de rejeter avant qu'elle ne lui donne une information importante, on pense forcément qu'elle lui ment et le ruinera par vengance...
Finalement Maupassant, se voyant en ce journaliste séducteur à qui tout réussit ne pouvait pas lui donner de fin tragique, il ne pouvait que mettre en avant sa réussite jusqu'à la fin, et ses batifolages hasardeux jusqu'à la dernière phrase du roman, laissant le personnage une énième fois dans l'indécision égoïste de ses sentiments amoureux aléatoires.
Si Bel Ami paraît être un symbole de réussite de la fin du XIXe, il reste aujourd'hui un personnage détestable à la Don Juan qui n'a rien mérité, Maupassant étant aussi critique envers le milieu du journalisme que Balzac ne l'était en écrivant Illusions Perdues sous la Monarchie de Juillet, presque 50 ans après Maupassant dépeint toujours le milieu comme aussi toxique que la politique, à coups de jeux de corruptions et de manipulations internes pour accéder coûte que coûte au pouvoir, le journalisme est aussi pourri sous Louis-Philippe Ier qu'il ne l'est sous Jules Grévy.
On ressent encore des relents aristocrates sous cette IIIe république, dans cette oeuvre publiée seulement 14 ans après la fin du second empire, Maupassant avait seulement 20 ans à la chute de Napoléon III, et sa société reste empreinte d'une bourgeoisie royaliste où tout est bon pour afficher sa réussite, les parents paysans de Duroy sont moqués et presque une honte pour lui et Madeleine, on appuie sans arrêt sa fierté jusqu'au jour de son mariage, bombant le torse face à sa réussite professionnelle et sa richesse et pas pour son amour pour Suzanne qu'il oublie dès lors qu'il croise le regard de Mme de Marelle avant même qu'il ne sorte de l'église.
On s'attend à voir la mère de Suzanne s'opposer au mariage, brûler le tableau de Jésus marchant sur les flots, se suicider lors du mariage de sa fille et de son ancien amant, mais non, tout lui réussit, rendant la morale douteuse, mais intéressante avec le recul de l'époque.
On pense que tout va s'écrouler comme un château de cartes mais Guy ne cesse de les forcer à rester collées pour flatter l'égo de son double fictif, son reflet littéraire, sa catharsis personnifiée, exprimant ses idées envers le colonialisme de l'Algérie à l'époque à travers sa fiction, se plaçant plutôt contre, il se revendique plus de la gauche de Jean Jaurès que de celle de Jules Ferry.
Une œuvre qui reste un témoin historique de modes de pensées de l'époque, et ne brille émotionnellement que pour le monologue de Norbert de Varenne, exprimant sa peur de la mort de manière vibrante et poignante sur son lit, 8 ans avant que Maupassant ne passe l'arme à gauche.