Brûlez tout arrive avec un titre qui promet beaucoup. Trop, presque. Un impératif, une menace, une jouissance anticipée. Christophe Molmy sait ce qu’il fait : il convoque l’époque avant même la première page, son goût du feu, de l’effondrement filmé, du chaos partagé en stories. Mais le roman ne cède pas à cette excitation. Il regarde l’incendie. Il ne danse pas autour. Sur le papier, tout pourrait virer au roman d’actualité racoleur : attaques symboliques, réseaux sociaux, radicalisation spectaculaire, terrorisme mis en scène en temps réel. Le genre de livre qui confond vitesse et lucidité. Brûlez tout évite en grande partie ce piège. Pas parce qu’il est plus malin que son époque, mais parce qu’il s’en méfie. Le personnage de Sacha Letellier, flic à l’ancienne, est presque un contresens volontaire. Un homme lent dans un monde accéléré. Instinct contre algorithmes. Corps contre flux. Molmy ne cherche pas à le rendre sympathique. Il le rend fatigué. Cabossé. Déphasé. Et c’est là que le roman trouve sa tenue : dans cette inadéquation assumée. Le livre parle de violence politique, mais refuse de la romanticiser. Les crimes sont spectaculaires, oui, mais jamais exaltés. Le chaos numérique n’est pas montré comme une force libératrice, plutôt comme un système qui se nourrit de sa propre mise en scène. Les criminels rêvent d’insurrection ; le roman, lui, observe surtout un désir de visibilité. Une terreur qui a besoin d’être likée pour exister. Tout n’est pas parfaitement équilibré. Certaines situations appuient un peu trop leur efficacité narrative. Quelques dialogues expliquent là où le silence aurait suffi. On sent parfois le romancier soucieux de tenir son rythme, de ne pas perdre le lecteur. Mais ces faiblesses-là ne trahissent pas le livre. Elles disent au contraire son refus du cynisme pur. Brûlez tout n’est pas un roman révolutionnaire. Il ne brûle pas tout, justement. Il ne flatte ni les fantasmes insurrectionnels, ni la nostalgie policière. Il se tient dans un entre-deux inconfortable : celui d’un pays qui regarde brûler ses symboles sans trop savoir quoi en faire, ni comment éteindre l’incendie sans l’aggraver. C’est un polar politique qui ne cherche pas à faire croire qu’il a tout compris. Et par les temps qui courent, c’est déjà une forme de courage. 14/20. Un roman tendu, lucide, parfois rugueux, qui préfère la friction à l’esbroufe.
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