La première fois que j’ai achevé Cent ans de solitude, au milieu d’une nuit orageuse et échoué sur un lit d’hôpital vétuste, accroché à gauche à une sonde et à droite à une poche de sang, j’ai laissé tomber le volume sur le sol en plastique sale et je suis demeuré longtemps dans un état proche de l’hébétude dont je n’ai pu sortir qu’en ramassant le volume et en en cornant la dernière page dans une promesse de retrouvailles entornadées. Promesse réalisée deux fois depuis.
C’est ce même exemplaire, couvert de miettes de tabac brun et d’une écriture serrée qui n’est pas la mienne et qui pourtant me ressemble que je referme avec une émotion qui n’est plus identique ; car c’est ce même exemplaire qu’après des années de transite en voiture, sur un coin de bar et dans mon placard, mon père a oublié un printemps quelques jours avant Pâques. Ce même exemplaire qu’il feuilletait, éternellement, en attendant devant une bière que je rentre du travail, la veille de l’accident qui lui a coûté la vie.
Une existence littéraire est, pour moi, faite d’une suite de combats cordiaux contre de loyaux adversaires qui, tour à tour supérieurs, compagnons et jeunes initiés, se font chacun à leur manière et par les hasards tortueux de la Fortune autant de maîtres provisoires dont le regard est une invitation, polie ou musclée, à l’escrime qui nous affinent les dents et nous façonnent le flair. Mon père a été, dans la singularité de ses vues de garagiste autodidacte et de génie de la mécanique, toujours attaché à sa tenue d’artisan et à son odeur d’huile métallique, le premier de ces maîtres qui m’ont appris que l’appréciation de l’art passe par la capacité de le jeter passionné au-dessus d’un verre dans une oreille qui, l’accueillant ou le repoussant, le façonnera sur son tour en agglomérant à la boule une couche de sens qui la glaise, qui l’argile.
J’ai vu mon père, tout le long de la relecture de ce roman transgressif, se tenir à mes côtés comme les fantômes des Buendia qu’il met en scène à attendre dans une attente solidaire nos retrouvailles d’entre les lignes. Ceci n’est pas une métaphore. Je l’ai vu.
Mon père avait découvert la littérature sud-américaine, une dizaine d’années avant ma naissance, grâce à un camarade de la Sorbonne qui lui avait fait lire Cortazar et Garcia Marquez, dont il tapait des pages dans le fond de son garage les jours de vaches au stand. Par cette logique spiralaire et implacable, dure et inévitable qui régit nos destins, et que le roman est entièrement dédié à dépeindre, c’est par un écho largement inconscient que plus tard, guidé dans le labyrinthe par l’ombre réconfortante de Borges, je ré-initiai mon père à cette littérature et que nous commencions à partager l’un de ces liens artistiques indéfectibles qui peuvent lier deux êtres qui aiment en sentant et qui se reconnaissent par là ; lien qui, irrémédiablement, se matérialiserait par les récits de Bolano, par la puissance mystique de Juan Rulfo, par la noirceur de Sabato mais avant tout et pour toujours par la boucle infinie de Cent ans.
Mon père ressemble à un personnage de la famille dans laquelle il incarne, sans aucun doute possible, parmi la bipartition proposée par le Colombien, un Aureliano. Comme le colonel et tous ses épigones, mon père ne chérissait rien tant que son bol de café du matin et les journées consacrées à exercer sa puissance artisanale dans la solitude recluse d’un atelier, convaincu face au dégoût d’une humanité décevante que la puissance de son dos arqué devrait suffire ou tenir.
Comme les habitants de Macondo, nous aimions traverser ensemble les cycles déformants de notre histoire qui déraille et qui reboucle avant de nous rendre compte tout au fond de la boîte que le texte que nous déchiffrons est en réalité celui qui nous raconte vivre ; et comme eux nous savons que la mort n’est qu’un tamis contenant ces poids de chair qui nous ancrent au cœur de la tornade.
Je t’aime, papa. Au bout de l’arc, je sais que nous nous retrouverons inchangés. Cela est promis.