Un livre pour toutes les Charlotte...

Charlotte, c’est le récit de la vie de Charlotte Salomon : une jeune peintre allemande morte à vingt-six ans dans le camp d’Auschwitz, alors qu’elle était enceinte. Quelques semaines avant sa déportation, réfugiée sur la Côte d’Azur, elle confie toute son oeuvre contenue dans une valise à son médecin en lui disant simplement : « C’est toute ma vie ». Se mélangent alors dessins, peintures achevés dans l’urgence, mais aussi une pièce dans laquelle elle raconte son histoire : Vie ? ou théâtre ? C’est à cette vie que David Foenkinos consacre son nouveau roman après huit années d’errance, de travail et de recherche. Il dresse le portrait d’une femme ambitieuse, talentueuse, mais au destin tragique : la mort lui court après et s’en prend à sa famille, que le suicide gagne telle une malédiction. Sa tante s’est jetée d’un pont et s’est noyée dans un fleuve glacial. Sa mère en suit le chemin et se jette du haut d’une fenêtre, alors que Charlotte était encore une enfant. De nombreuses années plus tard, sa grand-mère se pend et laisse son mari seul tomber dans la démence. Charlotte vivait dans un cocon de culture, grâce à sa belle-mère Paula Lindberg, chanteuse lyrique. Elle voit passer toutes les grandes figures du XXè siècle, mais la personne qui compte le plus pour elle est Alfred, le professeur de chant de Paula, dont elle tombe amoureuse. Ses espoirs sont anéantis en plein vol, par l’instauration du régime nazi et la discrimination quotidienne des juifs. Charlotte ne peut plus vivre sa vie comme elle l’entend. Plus d’apparitions publiques avec Alfred. Elle se réfugie dans la peinture et parvient malgré tout à être admise aux Beaux-Arts à Berlin. Elle y subit cependant l’humiliation ultime, contrainte de laisser une de ses amies aryennes récupérer le premier prix d’un concours d’art à sa place alors qu’elle l’avait remporté. Face à la haine et à la tension, la fuite devient inévitable, et la France seule issue possible. C’est le parcours de cette vie que Foenkinos tente d’expliciter, à travers ses visites, tout en évoquant sa propre quête : celle de l’écriture. Comment écrire sur Charlotte Salomon ?
C'est simple : prenez tous les autres romans de Foenkinos et mettez-les à part. Nous sommes ici bien loin des plaisantes comédies romantiques de ses débuts comme La délicatesse. Charlotte, c'est une toute autre expérience : son auteur parvient à se renouveler de manière surprenante autant sur le fond que sur la forme. Si le récit quitte momentanément la vie de Charlotte Salomon pour quelques digressions, celles-ci ne sont en aucun cas futiles. C’est ici l’auteur qui parle de sa propre expérience, lui qui revit certains moments de Charlotte en se rendant dans les lieux phares de sa vie, mais aussi de la Grande Guerre. À la froideur de la villa Marlier, où s’est tenue la conférence de Wansee ayant abouti à la « Solution finale », s’oppose l’école de Charlotte Salomon, lieu d’innocence. Peu à peu, il semblerait même que Charlotte habite la personne de l’écrivain en lui communiquant ce besoin d’écrire dans l’urgence, ce que Foenkinos définit comme le « besoin de respirer » en revenant à la ligne à chaque fin de phrase. L’urgence se transmet d’un artiste à l’autre mais finit également par happer le lecteur qui s’affaire à découvrir une artiste méconnue du grand public, sans s’arrêter. La simplicité des oeuvres picturales de Charlotte gagne les phrases du roman, toujours concises. Il s’agit d’aller à l’essentiel et de cibler les émotions pour frapper le lecteur en plein coeur, sans pour autant tomber dans le pathos. La lecture s’accélère, comme si nous avions nous-mêmes peur d’être interrompus, jusqu’à ce que nous soyons nous-mêmes à bout de souffle lorsque le roman aborde les derniers moments de Charlotte. L’intérêt pour Foenkinos n’est pas de venger la jeune femme, ni même de dénoncer les responsables de sa déportation, mais bel et bien de la révéler au public. C’est au hasard d’une exposition qu’elle est entrée dans sa vie et n’a cessé de le tourmenter depuis huit ans. En résulte un roman frappant, qui par sa simple force parvient à redonner vie à l’oeuvre de Charlotte Salomon.
Gabin_Fontaine
9
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Créée

le 9 oct. 2014

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