La pauvreté proverbiale des poètes.
Le plaidoyer romantique du poéte maudit. Vigny mystifie Thomas Chatterton, poète britannique du XVIII°, effectivement suicidé à dix-huit ans. Même s'il s'accorde des libertés sur la réalité historique ; le deuil récent de son père pour en faire un enfant enclin au chagrin soudain, et les études prestigieuses à l'université pour rendre le héros glorieux, alors que le réel poète n'a jamais connu son père et sa famille n'avait pas les moyens de lui payer des études.
Chatterton se réfugie alors dans l'archétype de la poésie romantique, écrivant la nuit, se contentant de la pauvreté miséreuse, ne vivant que pour son chagrin et son amour plus ou moins caché. Et Vigny plaide pour ce type de héros en érigeant en mythe l'artiste, ne pouvant être vrai et sublime (je n'ai pas la même image de couverture sur mon édition, pourtant Folio théâtre, mais magnifique image d'Ophélie dites-donc)… qu'en refusant la réalité.
Oui, précédemment auteur du Journal d'un Poète, Vigny a, " dans l'état actuel des théâtres, peu d'estime pour une pièce qui réussit ". D'après le propos et le message tristement évident, l'artiste se doit d'être incompris, en marge de la société, et refusant les valeurs de l'argent ou de la famille bien rangée. Aussi, Chatterton, dans la pauvreté bien qu'il soit hébergé sous le gîte et le couvert de John et Kitty Bell, préfère-t-il se suicider parce que, loin d'admirer ses œuvres, on lui offre une place de valet de chambre pour subsister.
L'auteur a donc trop " l'orgueil de la pauvreté " ! Et préfère ne plus vivre que vivre dans des conditions décentes, au prix honnête de son travail et de son mérite, travail qu'on lui propose généreusement. Ce caprice est d'autant plus grossier que Chatterton n'a même pas vingt ans, et qu'un garçon de son âge a tout le temps de rentrer dans la société pour y acquérir sa notoriété plus tard par les moyens artistiques qu'il voudra.
Lire Chatterton, c'est se morfonde, ou se glorifier en tant que poète maudit, dans l'idée absolue que l'artiste refuse la réalité, refuse de vivre autrement que par son idéisme et ses œuvres alors qu'il ne se donne même pas les moyens de se faire connaître — rappelons que Chatterton se plaint de n'être pas connu parce qu'il a signé ses premiers manuscrits d'un pseudonyme ! En plus de ne pas connaître et de refuser, au final, les difficultés matérielles et les épreuves de la vie qu'un artiste devrait mieux surmonter plutôt que fuir, le poète est le seul responsable de sa non-notoriété. Et, puisque dans ce cas, je ne vois aucune gloire au suicide, qui est dans la dernière tirade de la pièce bien plus empreint de pathétique que de tragique (même dans Phèdre, y a moins de pathos), cet acte final qui clôt extrêmement vite la pièce, et ne lui donne que peu d'intérêt en dehors du message qu'elle véhicule, est vu tristement comme une fuite plutôt que comme un honneur.
Glorifier ainsi le poète, c'est préférer la solution de facilité et voir dans l'art une simple fuite en dehors de la vie, c'est ne pas accepter de s'imbriquer dans la société et de gagner sa vie par l'art, c'est rabaisser l'existence concrète, brute, matérielle de l'art, et au final, c'est nier sa valeur puisque nous vivons dans la société de l'argent, et qu'une œuvre nécessite de produire et de dépenser de l'argent afin de se donner les moyens d'exister — notamment, paradoxalement pour le dramaturge qu'est Vigny, dans le lieu du visible et du prix de la technique, des acteurs, des décors, en un mot, au théâtre.