"La société deviendra comme ton cœur, elle aura pour Dieu un lingot d'or"
Je crois que jamais une phrase d'une pièce ne m'aura autant marqué. Paroles prophétiques d'un homme à la charnière de deux époques, supportant le changement des moeurs apportée par la révolution industrielle tout en pleurant la mort de la Poésie incarnée par Chatterton.
Chatterton c'est une pièce de théâtre empreinte de nostalgie et visionnaire, c'est le récit de l'exécution de l'imaginaire et du lyrisme sur l'autel de la Raison, de l'utilitarisme et du prosaïsme; un court mais puissant tableau aux accents tragiques qui relate d'un suicide annoncé du poète que la société bannit et rabaisse au rang de divertissement futile, inutile, peu rentable. Chatterton c'est l'ultime poème d'un homme que l'imaginaire et le génie ont fait malheureux parce que la Raison gouvernante rit de l'empathie, des excès de sentiments et des futiles activités artistiques.
A ce grand évènement assistent impuissants le sage Quaker, personnage anachronique par sa profession mais psychologiquement à la charnière entre ces deux mondes, et la malheureuse Kitty Bell, muse du poète mourante et dernier rempart de la pureté dans un monde rustre et sans limite.
Peut-être la tableau est-il exagéré, peut-être encore que l'on pourra se demander "pourquoi" face à l'acte de Chatterton, mais pourtant lire Chatterton c'est immédiatement adhérer au propos d'un homme dans la vérité de sa Nature, touchant et impérial dans sa mort. Lire Chatterton c'est regarder dans un miroir une époque désabusée que Musset et bien d'autres ont déjà chanté. On ressent l'émotion dans la salle, on imagine la grande Marie Dorval jouant la mort des valeurs lyriques et morales.
A la fin de Chatterton j'ai pleuré comme rarement je l'avais fait, peut-être que les paroles du Quaker auront résonné à mon âme comme une bien triste vérité.
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