• J'ai refermé Cinq petits cochons d'Agatha Christie avec un sentiment profondément mitigé, ce qui me pousse à lui attribuer la note de 6 sur 10. D'un côté, on ne peut qu'admirer la virtuosité technique, l'ingéniosité de la structure et le génie de construction de la reine du crime ; de l'autre, je n'ai pas réussi à m'impliquer pleinement dans cette intrigue que l'on qualifie trop souvent, à mon sens, de chef-d'œuvre absolu et bouleversant. Le point de départ est pourtant l'un des plus prenants et originaux de toute sa bibliographie : seize ans après avoir été reconnue coupable du meurtre de son mari par empoisonnement à la coniine et décédée en prison entre-temps, Caroline Amyas laisse derrière elle une lettre posthume adressée à sa fille Carla, affirmant son innocence avec force et suppliant Hercule Poirot de rouvrir le dossier pour laver son honneur, transformant ainsi l'enquête en une quête posthume de vérité et de réhabilitation.
  • ​Sur le plan formel, le roman brille par une structure narrative d'une audace remarquable qui force le respect. Le choix de diviser le récit en cinq parties distinctes, correspondant rigoureusement aux témoignages des cinq personnes présentes au manoir de Brackenhurst le jour du drame, est un modèle absolu d'écriture policière et de psychologie appliquée. Agatha Christie s'amuse à revisiter exactement la même journée, du réveil jusqu'au moment tragique, à travers cinq prismes et subjectivités totalement différents, directement inspirés de la célèbre comptine des cinq petits cochons. Chaque personnage, qu'il s'agisse de Philip Blake le financier rigide, de sa sœur Meredith l'esprit casanier, de l'ami d'enfance et peintre amateur Derek Le Marchant, de la gouvernante Miss Williams pleine de ressentiments ou de la jeune amante Elsa Greer superbe et hautaine, livre une version qui contredit, complète ou nuance les autres, modifiant constamment notre perception de la culpabilité et de l'atmosphère délétère qui régnait alors. J'ai été particulièrement fasciné par la manière dont l'autrice parvient à peindre le portrait d'Amyas Crale, la victime : un artiste peintre charismatique mais tyrannique, profondément égocentrique et destructeur, dont la personnalité magnétique et toxique justifie à elle seule que chacun de ces cinq protagonistes ait eu un mobile parfaitement valable, de la jalousie amoureuse à la haine pure, pour désirer sa mort. Ce tour de force psychologique se double d'une exploration passionnante des non-dits familiaux, de la mémoire sélective et de la façon dont le temps altère les souvenirs.
  • ​Pourtant, malgré cette mécanique redoutable et la finesse avec laquelle Hercule Poirot mène ses entretiens en se basant sur la psychologie humaine plutôt que sur les indices matériels poussiéreux, le roman souffre de plusieurs faiblesses structurelles et stylistiques qui ont progressivement freiné mon enthousiasme au fil des pages. Le principal écueil réside précisément dans sa construction : en racontant cinq fois la même journée sous des angles variés, le livre s'enlise inévitablement dans des longueurs et des redondances notables au milieu de l'enquête, chaque témoignage répétant les mêmes faits sous des éclairages certes différents, mais qui finissent par alourdir le rythme de lecture et donner une impression agaçante de faire du surplace avant le grand dénouement. De plus, j'ai trouvé l'atmosphère générale étonnamment froide et clinique, presque impersonnelle. Malgré la gravité dramatique du sujet, qui brasse des thèmes aussi lourds qu'une femme injustement condamnée, des destins brisés, des traumatismes d'enfance et une immense injustice posthume, l'ensemble manque cruellement de chaleur émotionnelle et de ce frisson immersif qui caractérise les meilleurs huis clos de l'autrice. Poirot lui-même, enfermé dans sa posture de détective omniscient et un peu hautain, m'a semblé par moments trop distant pour compenser cette sécheresse de ton, reléguant l'humain au rang de simple pièce dans un puzzle logique.
  • ​En définitive, Cinq petits cochons demeure un exercice de style brillant, une enquête intellectuellement très stimulante et un exemple magistral de manipulation narrative qui mérite absolument d'être lu pour la complexité de son dispositif littéraire. C'est une lecture que je ne regrette en rien, mais qui m'a laissé sur ma faim sur le plan de l'émotion pure, me donnant constamment l'impression d'admirer une superbe horloge de précision suisse plutôt que de vibrer au rythme de véritables êtres de chair et de sang. C'est pourquoi un 6 sur 10 me paraît être la note la plus juste et la plus honnête pour saluer l'intelligence inouïe du concept tout en reconnaissant les limites objectives de son impact sur ma sensibilité de lecteur.

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DirtyVal

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