Peut-être pas un milliard de façons d'imaginer dans le futur, ce que deviendra un enfant séquestré, torturé, humilié pendant six ans par un monstre. Des enfants qui ont besoin d'une main tendue. Des mères qui ont trop souffert. Et si cela se lit sur leurs visages fracassés par de multiples douleurs, il reste impossible de saisir l'inimaginable : ce qui coule dans les synapses, le tatouage invisible du traumatisme…
Joyce Carol Oates essaye pourtant de nous en transmettre une histoire, une histoire fictif mais qui pourrait tout aussi bien être vrai car nous avons bien conscience, et ne pas l'admettre c'est vivre dans le déni, que de tel prédateur existe.
Joyce Carol Oates essaye de nous en transmettre l'histoire et nous aurons le point de vue de trois individus, la mère, l'enfant, le prédateur. Et je la remercie de ne pas avoir essayé de nous faire aimer le monstre, de le rendre humain, complexe, « compréhensible ». C'était ma crainte : qu'on tente de nous faire voir l'ambivalence d'un tortionnaire, un homme rongé de culpabilité, tiraillé par ses pulsions, victime de ses démons. Non. Ici, le monstre est absolument détestable, et c'est très bien ainsi.
Vous aurez compris que cette lecture douloureuse n'est pas à conseiller à tout le monde. Moi-même j'ai eu des réticences, mais la plume de Joyce Carol Oates flotte dans l'horreur sans jamais nous pervertir. Reste à bloquer notre imagination pour ne pas qu'elle s'échappe vers l'innommable. Parler de ces sujets, c'est aussi s'exposer. Je me souviens de la polémique autour du Hansel et Gretel des Contes Interdits, et des accusations portées contre l'auteur pour avoir décrit trop crûment l'abject. Il y a un équilibre délicat entre dénoncer, faire acte de catharsis, et tomber dans le malsain. Il est difficile d'utiliser, probablement les mots.
Mais qu'il faut cesser de croire que nos enfants, dans le monde entier, ne sont pas en danger. Entre les oncles, les profs de sport, les pères, les beaux-pères, les grands-pères, les profs de musique, les prêtres, les voisins et même de parfaits inconnus… croire que cela n'existe que dans la fiction, c'est être dans un déni.
Réussir à l'écrire sans que le lecteur lâche le livre, c'est un vrai défi. Joyce Carol Oates y parvient. Même si, à titre personnel, je ne recommanderais pas ce livre à tous les parents. Parce que cette histoire fait peur.