Chronique d'un féminicide annoncé.

Sous le scalpel de l'auteure belge, la dissection d'un féminicide très ordinaire où l'on comprend que les monstres ne sont pas toujours des psychopathes qui se cachent à la cave. Chronique d'un féminicide annoncé.


C'est en 2021, qu'on avait découvert les histoires belges d'Adeline Dieudonné avec Kerozene, le bouquin qui lui avait valu sa notoriété.

La revoici avec Dans la jungle, son troisième roman aux éditions de L'Iconoclaste.

D'entrée de jeu, cette auteure un peu décalée, adepte du tragi-comique grinçant, annonce la couleur dans un exergue emprunté à Dian Fossey (celle des gorilles) qui nous indique que pour étudier une espèce, il faut s'intéresser à ses processus d’accouplement et de reproduction, ses déplacements, son comportement social.

Notre auteure belge va donc nous proposer de plonger dans une autre jungle, pour y disséquer le comportement d'autres primates que ceux de la scientifique américaine, pour y rédiger la chronique d'un féminicide annoncé.


Elle nous emmène dans une bourgade du Brabant wallon, dans la grande banlieue de Bruxelles, des villes moyennes peuplées d'une petite bourgeoisie bien pensante.

L'histoire démarre plutôt fort par la lecture d'un testament chez un notaire où sont présents en 2021, Judith et son ex-mari Didier ainsi que Suzanne veuve de Yves avec lequel elle a eu une fille, Aurélie.

Dès les premières pages chez ce notaire, on apprend donc que tout cela va très mal finir : Arnaud, le fils de Judith, a tué sa femme Aurélie et leurs deux jeunes enfants avant de se suicider.

Après cette introduction, on va remonter jusqu'en 2006 et suivre tout le parcours d'Aurélie jusqu'à sa fin tragique.

« Rares sont les circonstances qui nous permettent de savoir, à l’instant où on prend son petit déjeuner, que ce sera le dernier. »


Disons le en préambule, c'est un récit éprouvant parce que sinistrement ordinaire : Adeline Dieudonné a eu la bonne idée de commencer par la fin, une fin tragique qui va hanter le lecteur tout au long du bouquin.

Un lecteur qui va chercher à déceler les indices du drame à venir, les signes avant-coureurs, ... en vain le plus souvent, car la violence domestique n'est pas uniquement celle des yeux au beurre noir, les pervers narcissiques ne sont pas que quelques rares psychopathes, les monstres ne se trouvent pas qu'à la cave, c'est tout l'intérêt de la démonstration.


Ça commençait pourtant plutôt bien avec le portrait savoureux d'une petite bourgeoisie privilégiée de province, mais sans dérision ni acrimonie. D'une écriture fine, précise, incisive, l'auteure radiographie la grande banlieue de Bruxelles, entre les sourires heureux d'une famille aimante - parfois un peu forcés - et des éclairs d'une sombre fulgurance.

Dans une interview à la RTBF, elle indiquait que « pour la première fois, ça m’intéressait d’aller poser ma caméra comme une réalisatrice de documentaire, sans forcément m’impliquer émotionnellement ».

La Belgique apporte juste ce qu'il faut d'exotisme et on découvre là le portrait d'une génération, celle des trentenaires dans les années 2010 (celle de l'auteure).


Mais peu à peu Aurélie va s'enfermer dans son destin tragique, sans y prendre garde, sans que lecteur - qui lui, connait pourtant l'issue du drame - puisse même y prendre garde, et c'est là toute l'habilité du récit de cette histoire bien ordinaire.

« Arnaud n’était pas toujours facile, son boulot le stressait, il pouvait se montrer irritable, suspicieux, et à la moindre dispute exhumer les vieux dossiers.

[...] Arnaud était imprévisible. Il pouvait la couvrir d’attentions et d’éloges à un moment avant d’entrer dans ce qui ressemblait à une profonde colère silencieuse l’instant d’après.

[...] Toute sa vie elle s’était trompée, l’existence qu’elle avait vue comme une jolie promenade, parsemée de quelques moments difficiles, mais globalement agréable et passionnante, n’était en fait qu’un enfer de cruauté et de souffrances. Comment y avait- elle échappé jusqu'ici ?

[...] Entre elle et Arnaud, le duel était lancé, c’était à celui qui bouderait le plus longtemps. Il était d’une endurance inouïe à ce jeu- là. »


BMR
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le 6 mai 2026

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Bruno Menetrier

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