J’ai voulu lire ce livre après avoir écouté l’interview de Noé Jacomet et le problème est qu’ils y explicitent pas mal de points qui m’ont fait aimer le livre, il va donc être compliqué de ne pas juste la répéter.
Déjà mon expérience de lecture ressemble un peu à celle de l’amour : je commence le livre assez peu intéressé, le côté « anecdote » de pas mal de passages ne parlant pas spécialement, Steve non plus que je trouvais un peu désincarné. Mais au fur et à mesure, ces anecdotes finissent par dessiner des personnages plus profonds, que je « sentais » vraiment en subtilité par leur vie et leurs réactions, jusqu’à en pleurer malgré (grâce en fait) à cette distance dans la narration. A ça s’ajoute que j’ai beaucoup ris. Comme le disait josselin dans l’interview, pas vraiment car c’est hilrant en soi ou par cruauté mais simplement rire de la vie et son aspect cocasse, de l’oralité des propos retranscrit dans le rythme des mots (et de la ponctuation du coup, cf l’interview), sur ça Begaudeau à bien raison de dire que son sujet c’est la vie.
Mais une différence notable avec l’amour c’est que ce n’est pas tant l’émotion que je retiendrais de la lecture (alors que pourtant, je pleure assez peu en lisant). Je n’ai pas été autant atteint que lors de la « révélation » du mensonge de Jeanne à Jacques sur la tromperie. Non, ce qui m’a marqué est plus étonnant et l’idée de cette critique est d’essayer de le formaliser.
Sur le principe, c’est quelque chose d’évoqué dans l’interview : c’est l’opacité des personnages. Noé disait qu’il voyait un pont avec le désert des tartares et si je vois ce qu’il veut dire, pour moi le lien n’est presque que conceptuel, le mec du désert des tartares est une abstraction, tout est très symbolique, je n’ai aucun lien esthétique avec lui, je ne me sens pas essayer de le comprendre (en vrai un peu a posteriori, voyant que je n’avais pas la même interprétation de la fin que d’autres mais bref). Dans le désert, j’ai conscience d’être face à un personnage de roman, son opacité disons naturelle est logique et intrinsèque. Avec Steve j’ai beaucoup plus l’impression d’avoir lu une vraie histoire. Et je ne crois pas que ça tient spécialement au contexte véridique de la guerre en syrie ou à ce que l’histoire soit inspirée de fait réel. J’ai beaucoup plus accès à la vie de Steve, à ce qu’il pense et fait.
Et pourtant il m’échappe beaucoup plus que le mec du désert. Parce que je me pose plus la question, oui mais aussi parce que tout fait moins sens. Dans le désert, même si le sens n’est pas donné, qu’il est laissé à l’interprétation, qu’il n’y a pas un sens à trouver, j’ai le sentiment que le roman converge vers un sens (personnel certes) alors que là non, c’est beaucoup plus dur de créer un sens à ce qui se passe et peut-être qu’il n’y en a juste pas. Et ce qui est troublant c’est que cette absence d’explication ou de sens elle-même fait plus sens, ça me semble plus « normal », plus coller à l’ordre des choses car oui, les raisons de l’engagement à la guerre ou n’importe où ailleurs en fait c’est la norme.
Je suis actuellement en tournage pour réaliser un documentaire sur un certain type de système agricole qui constitue une des voie alternatives au modèle pétrochimique, une manière de répondre aux réchauffement climatique et aux dangers que ça expose aux humains. C’est donc une forme de lutte politique, je m’intéresse à des gens qui font autrement, je donne de mon temps pour participer à faire entendre leur voix, dans l’espoir que peut-être ça participe d’un changement de paradigme global (rien que ça) ou a minima que ça prépare les jours où le modèle « conventionnel » ne tiendra plus.
Ainsi je suis entouré de gens qui sont animés d’une envie de participer à ce changement, soit en le faisant directement, soit en étant chercheurs dans ce sujet soit en étant avec moi à faire le documentaire.
Pourtant quand je fais un peu la généalogie des événements qui m’ont amené ici, je me dis que ça n’aurait jamais du arriver. Je n’ai pas cette sensibilité immanente pour la sécurité alimentaire ni même pour les gens. A priori, moi le monde je m’en tape un peu, je suis très bien dans mes mondes imaginaires, à me réfugier dans les jeux vidéo ou les films loin de toutes ses interactions sociales et ses enjeux planétaires qui m’épuisent, qui m’épuisent sur le principe mais qui m’épuisent très concrètement actuellement.
Pourtant parfois je sens aussi un peu cet enthousiasme de documenter quelque chose, des pratiques, des gens, des pensées, l’idée de les montrer et de les mettre en valeur me fait un peu vibrer aussi. Certainement pas autant que les gens autour de moi vu que j’ai pas la même sensibilité a priori pour les autres ou le monde mais quand même.
Sauf qu’en fin de compte je n’y arrive plus à trouver du sens dans ce que je fais actuellement, que se soit à cause de la fatigue ou d’autre chose. Donc quand je pense ce livre et a Steve, ça me parle vachement. Actuellement je me dis que ce qui m’a amené ici c’est une volonté un peu abstraite de faire un documentaire car ça me plaisait d’en voir, à force de voir les effets que ça pouvait me faire j’ai voulu aussi être de l’autre côté, le provoquer chez les autres mais en vrai je ne sais plus Quand je vois le déroulé du livre qui retombe totalement, où il ne se passe presque rien et qui n’aboutit à rien je me dis que finalement ma vie est un peu comme ça aussi, en le racontant aux gens ça passe pour être exceptionnel comme la guerre en syrie mais au final est ce que ça m’a tellement changé ? pas sûr. Je sens une sorte d’absurdité surplombante en fait. Voir Steve évoluer là dedans et voir que tout ça ne mène à rien me met dans une certaine perplexité. C’est un sentiment diffus auquel je pense pas mal en ce moment.
Et à côté de ça le livre m’a quand même ému, en particulier lorsque Mickael repart en syrie « il lui à demain, elle lui dit à demain », quand Steve quitte Liz avec son bonnet ou quand il apprend sa mort sur la page facebook des martyrs. A nouveau ce qui disait begaudeau sur le fait de survivre (ou encore quand Steve s’ennuie au musée) aux gens, que c’est ça qui est vraiment émouvant, je suis d’accord. Je note aussi que quand Mike va dans l’unité d’éllite où la désertion est punie de mort, je pensais que se serait ça la désertion du titre, l’attente de sa mort à créé une tension et je ne peux pas ne pas me dire qu’il a finit par mourir là bas. J’aime bien la dernière phrase aussi, que la témoigne que nous nous soyons éprouvés. Au final ça ne change rien, ce n’est même pas tant une consolation, qu’est ce qu’on s’en tape des montagnes en vrai ?
Bref ce livre m’évoque un grand vide mais un grand vide dans lequel se trouve des moments d’amours tout de même (les moments Battlefield à la maison, les inquiétudes de leur mère), beaucoup plus d’autres moments beaucoup moins agréable : le harcèlement de steve qui m’a pas mal peiné aussi, lesdisputes avec sa mère, les vieux du services palliatif, la guerre en syrie, la mort de grégory lemarchal, la page des martyrs, la brasserie qui ne change pas de nom, les galères de thune de Steve, la mémé qui s’est fait balayée, le fait que Novak soit marié, le fait que Liz soit morte mais qui sont aussi la vie. Les moments heureux pèsent pas bien lourd, je trouve aussi que Steve a changé après le voyage, je saurais pas du tout dire en quoi, peut-être est il plus sérieux ? Il n’y a même pas de valorisation excessive des quelques moments d’amours, même la copine de Steve disparait, il n’y a pas grand-chose à retirer de tout ça et pourtant il faut l’accepter peut-être que finalement j’aimerais bien une montagne moi aussi.
PS : ça me fait beaucoup rire de tomber dans cet écueil du surplus de mot, je n’ai pas tant l’impression d’avoir touché le vrai phénomène derrière mes affects mais au moins ça m’a fait un peu de bien de l’écrire