Sous un titre qui pouvait laisser craindre un énième essai sur les vertus psychologiques de « l'hypersensibilité », Évelyne Grossman propose tout autre chose : une réflexion philosophique et littéraire exigeante qui montre comment la pensée peut naitre d'un corps affecté, traversé d'intensités. Les deux premiers chapitres du livre en exposent le cadre conceptuel, les suivants, d'inégale ampleur, s'attachent à quelques figures intellectuelles ou artistiques qui sont chères à l’autrice.


La lecture m'a semblé parfois ardue – et je suis loin d'avoir tout compris –, mais elle est constamment stimulante par l’articulation que Grossman fait de concepts, qu'elle emprunte ou qu'elle forge, parmi lesquels je retiens comme particulièrement féconds la dépersonnalité (qui suggère la possibilité de ne pas s'enfermer dans une personnalité figée, de devenir autre, de se laisser traverser par ce qui n'est pas soi), le neutre (qui permet de s’affranchir de tout ce qui pourrait réduire un individu à une identité stable) ou le discorps (mot-valise fait de discours et de corps, pour penser l'indissociabilité du corps et du langage). Ces concepts, qui permettent chacun à sa manière de défaire les illusions d'un sujet unifié, traversent, explicitement ou non, les œuvres de quatre créateurs auxquels Grossman consacre dans ce livre des études spécifiques : Roland Barthes, Louise Bourgeois, Gilles Deleuze, Marguerite Duras – qui lui permettent de relire (ou de relier) des auteurs majeurs de la pensée, particulièrement Spinoza, Kant, Nietzsche, Freud, Artaud, Beckett, Foucault, Rancière…


Cette écriture, qui privilégie les échos aux systèmes, construit une pensée riche et surtout suggestive. Par exemple, j'ai été frappé par un fil que l'autrice ne souligne pas explicitement : de la « boule protoplasmique » de Freud à la « vision protoplasmique » de Sarraute décrite par Sartre, j'ai cru voir se dessiner une même pensée d'une vie pré-individuelle faite de flux, d'affects et d'intensités. Plus que l’hypersensible du titre, c’est l’hypersensibilité que le livre décrit, en en faisant un instrument de connaissance, de pensée, de création.


LuigiCamp
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le 6 août 2026

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LuigiCamp

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