Dans ce livre « L’éloge du carburateur », dont l’auteur est, à la fois, un sur-diplômé et un réparateur de motos, il y a quantité de phrases qui vous interrogent en tant qu’intellectuel. Par exemple celle-ci (page 83) : « et si l’usage des outils était un aspect fondamental de la manière dont les êtres humains habitent le monde ? » ; et puis cette injonction que j’avais soulignée : le carburateur « pour se libérer des pouvoirs mortifères de l'abstraction ».
Oui, lorsque l’abstraction devient dominante, elle peut devenir destructrice : elle efface les singularités, rompt le lien avec le vécu et transforme des réalités complexes en modèles simplifiés. C’est en grande partie ce que l’école, les universités en particulier, nous enseigne. L’auteur l’écrit : « Quand l’unique objectif de l’éducation devient la production de diplômes plutôt que la promotion du savoir, le système d’enseignement trahit la motivation identifiée par Aristote : "Tous les hommes désirent naturellement savoir."On arrive ainsi à une véritable indifférence intellectuelle chez les étudiants » qui ne savent plus penser. Pourtant se libérer des pouvoirs mortifères de l’abstraction ne signifie pas renoncer à penser, mais rééquilibrer abstraction et expérience, en redescendant vers le concret, le sensible et le réel. Le réel, autrement dit le carburateur.
Abstraire devient dangereux lorsqu’il se naturalise et se présente comme l’unique accès au réel. En réduisant la singularité des situations, l’abstraction peut rendre le monde intelligible mais au prix d’un appauvrissement ontologique et si l’abstraction tend à se substituer au réel elle peut devenir idéologie. Surtout si rendre compte du réel revient à le plier aux schémas abstraits préétablis.
Se libérer de l’abstraction suppose une pensée réflexive, qui cherche à maintenir un pont entre universel et singulier. Pour l’auteur, le carburateur sert alors d’allégorie critique : objet technique lisible, réglable et contextuel, il engage une intelligence pratique. Contrairement aux systèmes abstraits et opaques, il expose la chaîne causale et rend le sujet responsable (comment as-tu régler ton carburateur ? En fonction de quels critères et contexte ? Si ton moteur tousse c’est un mauvais réglage que tu as, toi, effectué). Le carburateur symbolise une sobriété technique fondée sur l’autonomie, la réparabilité et la maîtrise des processus. Le carburateur libère de l’abstraction parce qu’il maintient une pensée liée au fonctionnement réel, au geste concret ; comprendre, c'est alors s'ajuster au réel.
« L’une des principales sources du mal-être contemporain au travail tient sans doute à un excès d’abstraction. » L’auteur écrit aussi : qu’« il s'est développé depuis quelques années dans le monde de l'ingénierie une nouvelle culture technique dont l'objectif essentiel est de dissimuler autant que possible les entrailles des machines. Le résultat, c'est que nombre des appareils que nous utilisons dans la vie de tous les jours deviennent parfaitement indéchiffrables. » Et l’auteur de nous inviter à soulever le capot et d’utiliser nos mains (et notre cerveau), là où se trouve le carburateur 🔧 : un petit théâtre de forces élémentaires, où chaque effet appelle une cause visible ; chaque réglage engage une conséquence. Le carburateur ne promet pas l’optimal comme un modèle abstrait le ferait, il exige simplement de l’attention.
Une attention que je ne n’ai pas eue le jour où une voiture, me coupant la priorité, percuta ma moto💥 , une superbe Honda 125 Twin (avec double carburateur !), ce qui fut aussi un rappel saisissant de ce qu’est la réalité…💫 Et la fin de ma vie de (pseudo) motard...💀