Parmi ses biographies de personnalités - Einstein, Benjamin Franklin, Kissinger… - celle de Steve Jobs en 2011 avait été un best-seller international. Pendant deux ans, Walter Isaacson s’est cette fois penché sur le cas d’Elon Musk, qui lui a donné carte blanche pour rencontrer ses proches et « l’accompagner partout ». Sa radiographie de l’homme et de son parcours est aussi dérangeante que passionnante.


Discutée aussi. Parce que, sans minimiser l’esprit critique du biographe, des interrogations se sont élevées sur la difficulté à trouver la bonne distance avec son sujet tout en baignant quotidiennement dans son aura pendant deux ans. Parce que, à peine son livre publié, l’auteur a dû revenir sur l’une de ses révélations, qui prétendait qu’afin d’éviter un nouveau Pearl Harbor, Musk avait bloqué une attaque ukrainienne contre la flotte russe en mer Noire en interrompant le service des satellites Starlink en Crimée : des satellites dont l’homme d’affaires a affirmé ensuite qu’ils étaient déjà hors service lors des événements et qu’il a simplement ignoré la demande ukrainienne de les activer.


Qu’il faille, au vu de certains, des pincettes pour aborder le récit, il n’en restitue pas moins, en près de sept cents pages fascinantes, un portrait fouillé, sombre et trouble, d’une personnalité visionnaire et brutale, ingénieur de génie mais être humain exécrable. Les capacités disruptives, l’audace et la détermination hors norme de l’entrepreneur lui ont permis des exploits impressionnants, notamment avec SpaceX et Tesla, là où la NASA et les constructeurs automobiles classiques avaient jeté l’éponge. Mais ses méthodes, inspirées par la personnalité, construite sur de profonds traumatismes de l’enfance et probablement autour du syndrome d’Asperger, d’un « accro au risque et au psychodrame », impulsif et survolté, obsessionnel compulsif et totalement dénué d’empathie, révèlent un tyran imprévisible, sans filtre et maniaque, ne trouvant à s’épanouir qu’en mode crise – au point de créer les situations impossibles de toutes pièces –, usant des hommes comme d’outils que l’on prend, casse et jette au mépris des règles sociales les plus élémentaires, indifférent à la terreur qu’il inspire.


Pourtant, l’on ne parvient pas à détester cet homme qu’assez bénignement l’auteur qualifie de « trou du cul » sans masquer son admiration pour ses par ailleurs immenses et exceptionnelles qualités. « Parfois, les grands innovateurs sont des hommes-enfants et des têtes brûlées (...). Ils peuvent se montrer imprudents, embarrassants, parfois même toxiques. Ils peuvent aussi se montrer fous. Assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde. » Sans ses terribles failles et son fonctionnement en « mode démon », Musk ne serait certainement pas l’indéniable génie qui continue à transformer le monde sur tant de fronts technologiques à la fois. Non plus sans la mission long-termiste, quasi messianique, qu’il s’est fixée pour sauver l’humanité de risques existentiels – ceci valant bien, dans son esprit, quelques dommages collatéraux à court terme.


Car un objectif suprême préside à l’hyperactivité de cet homme nourri de science-fiction depuis l’enfance et qui a parfois trahi des penchants complotistes que l’on pourrait prolonger du terme « survivalistes ». Transports spatiaux, voitures électriques et autonomes, satellites de communication et réseaux sociaux, big data et intelligence artificielle, robots humanoïdes... : toutes ses avancées dans ces domaines préparent et financent la création d’une colonie humaine sur Mars, destinée à sauver l’humanité d’un désastre terrestre. Seulement indirectement lucratives, ses visées véritables sont la sauvegarde à long terme de notre planète et de « la flamme de la conscience humaine ». Preuve en est en l’occurrence son combat, contre d’autres investisseurs, pour le développement d’intelligences artificielles très avancées, mais avant tout respectueuses des humains.


Alors fou régi par ses failles mentales et ses fantasmes ou génie d’exception à valeur de prophète ? Une chose semble sûre : si l’homme sait se montrer odieux avec ses contemporains, ce n’est pas par sadisme mais pour ce qu’il pense le bien à long terme de toute l’humanité. Personnage visionnaire, il est par définition bien difficile de lui donner tort ou raison. On aimerait bien connaître la suite que Musk donnera à son existence. En tous les cas, on ne la lui envie pas, ni la sienne, ni celle des gens qui ont ou auront affaire à lui.


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Cannetille
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Le 5 février 2024

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