Le livre de Lauren Bastide « Enfin seule » part du constat que beaucoup de femmes ont besoin d’entendre qu’on peut être seule et s’en trouver bien mieux. Devant son miroir Princesse Bastide se regarde et se dit « Putain, qu’est-ce que je suis bien » et ne dit surtout pas « Bordel, qu’est-ce que je suis belle ! ».
Car Lauren Bastide ne veut plus plaire : l’autrice a été (confession de la page 65) une jeune fille soumise aux diktats masculins (« Sois belle et tais-toi ! »). Aujourd’hui, la quarantaine aidant, elle se rebelle. Pour faire un parallèle, on sait qu’il n’y a pas pire anti-fumeur, plus intolérant envers le tabac, que ceux qui l’ont été par le passé. De même, il n’y a pas plus anti-masculin que celles qui furent obsédées de leur corps en le voulant désirable… C’est ce que nous propose Lauren Bastide.
Lauren Bastide a une mission : son livre doit servir de mode d’emploi à l’ « enfinsolitude », cette plénitude qui doit habiter les femmes seules. Pourtant l’autrice se défend que son livre soit un manuel de développement personnel, alors qu’il présente un mode d’emploi en huit étapes ! (Un comique déni qui prend la forme d’un aveu…) Non ! Lauren Bastide affirme haut et fort que son livre est un manifeste politique… Rosa Luxembourg, sors de ce corps !
Car, en effet, « seules, les femmes deviennent des guerrières invincibles » (page 21). Pas les hommes, non ! Quand les hommes, eux, cherchent la solitude, l’autrice ne peut s’empêcher de grimacer et de railler ; quand, eux, les hommes, cherchent la solitude c’est « un petit coin à l’abri des regards où élucubrer peinards » (page 55) ; les hommes font des élucubrations quand les femmes, elles, pensent…
Sur ce plan, Lauren Bastide a bien du mal à penser par elle-même… Elle utilise la littérature des autres pour illustrer ses propos. La littérature des femmes bien évidemment, aucun auteur masculin ne trouvant grâce à ses yeux quand ceux-ci parlent de la condition féminine (ni Zola, ni Balzac, ni Hugo, dehors les forçats masculinistes !). A l’inverse, on trouvera nombre d’autrices citées, ce n’est d'ailleurs plus de l’emprunt, c’est du pillage : plus de 80 autrices citées et reprises pour étayer sa verve…
Ajoutons quelques points insupportables de ce livre : l’écriture inclusive (page 21. Peu utilisée c’est vrai puisqu’elle ne parle qu’au féminin) ; le parler jeune (page 45 : « Oh, wow, il y a une meuf au XVIIe qui dit exactement ce que je veux dire »). Cette idée aussi qu’il n’y a aucune responsabilité des femmes d’aujourd’hui quant à leur sort, les femmes ne sont que des victimes ; cette phrase hallucinante page 130 : « Dans mon enfinsolitude, je retrouve les savoir-faire dont les fantômes patriarcaux m’avaient dépossédée » ; les savoir-faire en question sont l’utilisation d’une perceuse et le débouchage d’un évier… Quant aux "fantômes patriarcaux", passons...
Quelques affirmations gratuites quand Lauren Bastide parle d’une « injonction à souffrir du vide » pour les femmes dont les enfants ont grandi et sont partis… Où a-t-elle vu cette injonction ? Des injonctions, elle en voit partout pour les femmes, même le voyage est une injonction (page 165).
Quelques éclairs de lucidité quand même, lorsqu’elle se pose la question, page 30 : « qui a concrètement la possibilité de se sourire dans le miroir de la salle de bain et de s’exclamer : "Putain, qu’est-ce que je suis bien !" ? ». Réponse : Toi, bourgeoise propriétaire, qui gagne plus de 4000 € par mois… Et pas la personnelle de service payée au SMIC…
Mais, au fait, qui dénie, aujourd’hui, aux femmes de vivre seules ? Lauren Bastide doit l’admettre : « aujourd’hui c’est un statut qui laisse davantage indifférent ». Et, quelque part, elle le déplore ; son rêve secret à elle serait d’être brûlée comme sorcière (page 242), sa consécration finale de rebelle, voire paradoxalement de Sainte (jeune, elle admirait Sainte Rita et voulait vivre en couvent). Manque de chance, manque d’époque, le célibat, la solitude voulue des femmes, est d’une grande banalité aujourd’hui. Mais il fallait, en tant qu’autrice, habiller ce statut du manteau de la rebelle et de la dénonciation du patriarcat ! Somme toute, c’est dans l’air du temps et ça se vend mieux ainsi, coco !