Bonjour à tous,

Aujourd'hui je voudrais faire une critique sur Aristote, je voudrais parler de la fatigue chez Aristote. Je choisis ce point particulier (pas tout le livre mais juste un micro-passage de l'Éthique ainsi qu'un de la Métaphysique) parce qu'il m'intéresse beaucoup, j'ai dû faire une colle d'agrégation sur la fatigue et le sujet m'a passionné. Je choisir l'Éthique parce que des deux ouvrages sur lesquels je vais m'appuyer c'est celui que j'ai lu en entier donc voilà. Je ne connais pas parfaitement Aristote donc je risque de dire des conneries mais j'ai fait de mon mieux pour être rigoureux !

En fait, ce qui est vachement beau dans le concept de fatigue tel que déployé par Aristote, c'est qu'il est élevé par Aristote à un rang métaphysique : la fatigue, ce n'est plus simplement un phénomène psychologique, ni même biologique, mais une structure ontologique qui caractérise les êtres vivants de notre monde. De quel mode d'être la fatigue est-elle le nom ? D'un mode d'être caractérisé par l'être-en-puissance. La fatigue n'est pas simplement une possibilité parmi d'autres, elle est l'affect de la possibilité, l'épreuve sensible et charnelle de la contingence. C'est, en quelque sorte, la fatalité de la contingence, le fait que la contingence produit ses effets de contingence d'une façon nécessaire, inévitable, par une rémanence de la précarité qu'elle désigne qui est indépassable. Qu'est-ce en effet que la fatigue ? C'est tout simplement le fait que nous ne pouvons pas agir continuellement, que lorsque nous nous lançons dans une activité, nous finissons par nous en lasser, ne pouvant y éprouver continuellement du plaisir, de sorte que nous nous relâchons ou "décrochons" (sur le plan attentionnel) de ce que nous sommes en train de faire. La fatigue est donc liée à l'impossibilité de nous maintenir dans un état d'activité, elle est séparation par rapport à l'être en acte. Aristote s'en explique sur le plan métaphysique : les êtres éternels, par exemple (non des moindres...) Dieu, ne fatiguent pas, parce qu'ils sont pleinement en acte, parce que leur être est un acte, que toute leur réalité coïncide ou fait corps avec l'acte qu'ils accomplissement ; seuls les êtres sublunaires, caractérisés par le fait qu'ils sont composés de matière et de forme, peuvent fatiguer. C'est la matière sublunaire qui est source de fatigue pour Aristote, cela pour trois raisons, qui reviennent toute au statut "potentiel", "virtuel", de la matière sublunaire (qui est un foyer de virtualités) : cette matière étant en effet pour Aristote la source de l'être-en-puissance, puissance qui est pensée chez Aristote, à l'opposée me semble-t-il de philosophies plus proches de nous, non pas comme un surcroît mais comme un défaut, comme une déficience ontologique impliquant que ce que nous sommes, nous ne le sommes jamais pleinement. Là je ne maîtrise pas assez mais ma professeur de prépa disait que la matière chez Aristote n'était pas elle-même source de fatigue, seulement un certain type de rapport entre la matière et le mouvement qui caractérise les êtres sublunaires, donc je dirai à chaque fois la matière sublunaire.

La matière des entités sublunaires est conçue à la façon d'un fonds indifférencié, indéterminé, de virtualités, qui demande à être fixé dans une actualité déterminée par une forme : la forme est donc à la fois source de détermination, et d'actualité. Et c'est pourquoi elle est fondamentalement "puissance des contradictoires", ce qui n'est qu'une autre manière de dire qu'elle est puissance tout court, puisqu'il n'y a pas de puissance qui ne soit puissance des contradictoires. De fait, dire qu'une chose est en puissance de x ou y, c'est dire qu'elle peut devenir x ou y, mais qu'elle peut aussi ne pas le devenir : si une chose était nécessairement ceci ou cela, elle ne possèderait pas cette détermination en puissance seulement, mais le serait actuellement de toute éternité. La nécessité métaphysique absolue et inconditionnée n'a de sens que comme actualité pure, et la contingence, a contrario, ce n'est rien d'autre que la différence de la puissance et de l'acte. Dès lors qu'il y a être-en-puissance, il y a contingence. Qui dit possibilité dit forcément contingence. Donc on est dans ce cadre-là. Et à partir de là, on comprend bien pourquoi la fatigue est fondée sur l'être-en-puissance, n'est que la marque de la contingence en nous, l'affect lié à notre structure d'êtres qui sont ce qu'ils sont en puissance avant de l'être en acte. La fatigue, en un sens, n'est que le reflet, disons, soit du retrait de la puissance par rapport à l'acte, soit du balancement entre les deux pôles de toute puissance. Aristote ne le dit pas, mais je trouve amusant que l'alternance inévitable entre des moments d'action et des moments de repos marque un balancement entre les deux côtés, positif et négatif, de la puissance : quand j'agis, j'actualise ma puissance positivement, je la tourne vers son bord positif ; quand je suis inerte, je la mets en suspens, et je la fais retourner à son néant originel. On peut comprendre ce phénomène de deux manières : ou bien comme un balancement du positif au négatif, du "faire x" au "ne pas faire x" dont la puissance est en puissance, ou bien comme un balancement de l'être-en-acte à l'être-en-puissance pur, lequel est forcément (de mon point de vue) une suspension, une neutralité, une indétermination (être purement en puissance de ceci, c'est ne pas l'être en acte, donc c'est un état d'inertie premier qui n'est pas de l'ordre de l'être-en-acte. Autrement dit, la fatigue tiendrait au fait que toute action, étant l'actualisation d'une "puissance des contradictoires", est doublée par l'ombre de son anéantissement possible : on peut toujours ne pas, et l'homme qui fatigue est celui qui se dit "je pourrais ne pas...". C'est le retour de l'inertie refoulée, du pôle négatif de la puissance ou du pôle strictement potentiel (non actuel) de notre être. En somme, c'est le caractère "bivalent" de toute puissance ("ambivalent" aurais-je envie de dire...) qui entraîne la fatigue. Vous comprenez pourquoi je disais au début que la fatigue est l'expérience de la possibilité : c'est parce qu'il y a du possible que nous fatiguons, c'est parce que l'être-en-puissance diffère de l'être-en-acte que la fatigue est inévitable.

Ensuite, deuxième point : c'est que la différence de la puissance et de l'acte (non plus puissance des contradictoires mais puissance des contradictoires, si on décompose la formule) est à la source de cette fatigabilité essentielle. Parce que le fait que nous soyons en puissance avant d'être en acte implique que l'actualité ne soit pas pour nous donnée dès le départ. Autrement dit, il y a, dans le monde humain, un caractère processuel de l'actualité : celle-ci n'est pas éternelle, comme chez Dieu qui ne se meut même pas, mais dynamique, au sens où elle exige une mise en oeuvre, un passage de la puissance à l'acte. C'est le déclenchement (comme le remarquera plus tard Lévinas) et la continuation de l'action qui sont fatigants, c'est-à-dire que la fatigue est liée au caractère temporel, ou encore processuel, de l'action. C'est ce qu'Aristote déclare dans le petit passage de l'Éthique à Nicomaque que je commente : nous ne pouvons pas agir continuellement. La fatigue, elle est d'abord liée au caractère discontinu de l'action, c'est-à-dire à ses césures temporelles, à un défaut de stabilité, à un manque d'éternité. L'acte infatigable, ce sera donc très logiquement l'acte éternel, celui qui ne connaît aucune coupure dans le temps. C'est ça que je trouve vraiment sympa. C'est cette sorte de découplage entre actualité et activité qui me paraît assez remarquable dans la conception d'Aristote. Parce que ça veut dire que l'actualité n'est pas plénière tant qu'elle demeure le corrélât d'une activité, que l'actualité pure, parfaite, totalement accomplie, c'est l'actualité sans activité, sans passage processuel de la puissance à l'acte. Et justement, je trouve cela drôle que chez Aristote les êtres en acte pur soient les êtres en repos, que l'actualité soit synonyme de stabilité ontologique, là où l'activité est plutôt un phénomène processuel. J'y vois une sorte d'inversion par rapport à notre manière (moderne ?) de voir l'action : à savoir, comme un processus dynamique, le caractère dynamique de l'action étant pour Aristote lié (selon moi) à un défaut d'être-en-acte, à un recul ou à un retrait par rapport à l'actualité, de sorte que l'activité est en quelque sorte une forme imparfaite de l'actualité. Et Aristote travaille cette dualité de la puissance et de l'acte d'une manière assez fine (si je suis bien son raisonnement) dans le chapitre 8 du livre thêta de la Métaphysique. Parce que son propos dans ce paragraphe est de démontrer l'antériorité de l'acte sur la puissance. Or, si, dans le monde sublunaire, il semble y avoir pré-existence de la puissance sur l'acte, Aristote laisse comprendre que cette pré-existence est en réalité le fruit d'une dégradation ontologique, puisque dans des êtres simples, non composés, il n'y aurait pas d'être-en-puissance. L'être-en-puissance est le résultat d'une dégradation de l'actualité, loin d'en être le prérequis logique. En réalité, s'il doit y avoir puissance avant qu'il y ait acte, c'est parce que les choses ne sont pas éternellement ce qu'elles sont, c'est-à-dire ne sont pas simples, mais sont soumises au devenir qui fait d'elles les supports d'une multiplicité de déterminations contradictoires (je crois). La puissance est une dégradation de l'actualité pure des êtres éternels, bien loin d'être mode d'être primitif de ce qui est. Tout au contraire, si les choses étaient ontologiquement accomplies dans le monde sublunaire, elles seraient sans réserve de puissances : en ce sens, la préexistence de la puissance est paradoxalement liée à sa secondarité.

Petit point supplémentaire qui renforce cette idée : ce n'est pas seulement le fait que l'action humaine soit un processus, mais aussi le fait qu'elle soit un résultat, un acquis et non une donnée première, qui fait la fatigue. Vous me direz que ça ne rajoute rien à ce que je viens de dire. Mais d'une façon aristotélicienne (donc plus rigoureuse !), on peut dire que la fatigue est fondée sur l'indétermination de la matière sublunaire, qui demande toujours à être orientée dans un sens précis par l'activité : il faut s'arracher à un fonds indifférencié. C'est cela qui est source de fatigue. Autant dire que la fatigue est liée à l'hétérogénéité de l'agent, au fait qu'il n'est pas un être simple comme les êtres éternels, mais un être composé, en l'espèce composé de matière et de forme. C'est parce que nous ne sommes pas de pures formes que nous fatiguons : ça vous aura peut-être échappé, mais nous sommes aussi de la matière ! eh oui ! (et cette matière ma prof disait que dans le cadre sublunaire elle était caractérisée par un certain rapport avec le mouvement... elle ne précisait pas plus malheureusement... j'aimerais bien savoir ce qu'il en est de la matière chez Aristote).

Voilà voilà. Donc pour résumer, ce que je trouve beau c'est cette idée d'une fatigue structurelle, liée à notre statut potentiel. La fatigue est le sentiment de la contingence, l'impuissance ne pouvoir que pouvoir (positivement), l'impouvoir qui double tous nos pouvoirs. Je trouve ça profond parce que ça accroît la portée de la fatigue, la hissant à des hauteurs métaphysiques, et parce que ça en fait une sorte de scission dans l'homme entre l'être et le faire, entre le statisme de l'être et le dynamisme du faire : notre être n'est pas un pur faire, il faut que nous nous y élevions, ce qui signifie aussi bien que nous ne sommes pas pleinement ce que nous sommes mais que nous avons à le devenir (provisoirement, cycliquement). C'est par sa teneur ontologique même que le devenir est fatiguant : devenir, c'est ipso facto fatiguer, et c'est pourquoi tout devenir demeure inévitablement inaccompli.

BobDylan
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le 16 nov. 2025

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Robi Bobby

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