Après avoir lu 1984 il y a deux ans et le Meilleur des mondes l'année dernière, j'ai décidé de commencer l'année en complétant enfin ce que je perçois comme le podium des « plus grands livres dystopiques », en lisant enfin Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.
Déjà, ayant une culture littéraire encore très pauvre, je n'ai pas pu m'empêcher de comparer l'œuvre dont il est question ici aux deux précédemment citées. Considérant, comme beaucoup, ces deux dystopies comme opposées sur pratiquement tous, je n'ai pas pu m'empêcher de rattacher Fahrenheit 451 à l'une de ses deux œuvres, voir s'il prenait plus de l'un ou de l'autre. Et pour le coup, je m'attendais à ce que l'univers dépeint par Ray Bradbury se rapproche plus de celui d'Orwell que d'Huxley… et pourtant, je dois bien avouer que je me suis trompé. Si l'œuvre peut davantage faire penser à du 1984 de prime abord, à une société dans laquelle rien n'est possible, force est de constater que Fahrenheit 451 m'a donné à plusieurs reprises la sensation de lire le préquel du Meilleur des mondes. On y retrouve une société qui se veut « hédoniste » (avec de gros guillemets), extrêmement consumériste, qui incinèrent puis oublie ses morts seulement quelques minutes après leur disparition, qui ne fait pas attention aux problèmes politique de fond… et surtout, la société dépeinte par Bradbury a d'elle-même arrêté se cultiver, de lire des livres ; s'est d'elle-même autocensurée.
Bref, c'est en cela que Fahrenheit 451 m'a davantage fait penser à une préquelle du Meilleur des mondes qu'à 1984. À ceci près que Rey Bradbury a l'avantage de bien mieux exploiter son univers, lui. On ne se retrouve pas face à une fin prévisible au possible qui ne fait que refermer quelques-unes des dizaines de portes que l'auteur ouvert dans son récit.
Concernant le rapprochement de l'univers de Fahrenheit 451 avec notre réalité, notre actualité, je dois bien avouer que Ray Bradbury vise très souvent juste. J'ai même eu l'impression que l'auteur s'adressait directement à moi à travers certains passages :
Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C'est la porte ouverte à la mélancolie.
Pour le coup, je dois bien avouer que le « geek » (je déteste ce terme) que je suis s'est senti quelque peu visé. Même si d'autres sujets, plus combustibles, m'intéressent, comme la philosophie, je suis aussi très friand de ce genre d'informations que l'on pourrait sans mal qualifier d'inutiles.
Par contre, il me semble important de rappeler qu'il faut remettre le livre dans son contexte, en 1953, et ce, pour deux raisons.
Premièrement parce que les événements de la seconde guerre mondiale sont encore frais. Les autodafés qu'ont commis les nazis tourmentent encore ce cher Ray Bradbury qui, déjà dans sa prime jeunesse, avait été marqué par ses lectures concernant la disparition de la Bibliothèque d'Alexandrie et des nombreux livres qui la composaient. De surcroit, les États-Unis étant alors en plein Maccarthysme, et des auteurs ayant été la cible du bonhomme, difficile de croire que cela n'ait pas eu la moindre influence sur l'auteur illinoisais.
La seconde raison qui fait qu'il me paraît nécessaire de remettre le livre dans son contexte est la forme du propos. Non pas parce que le roman est bourré de passages misogynes, ridiculement rétrogrades, ou bourrés de passages racistes (quoiqu'on a le terme « nègre de music-hall passé au bouchon brûlé » qui surgit dès la deuxième page avant de complètement disparaître)… mais parce que pris aujourd'hui, les propos de Ray Bradbury font très souvent propos de boomer, de réac' à la con. Heureusement que les droitardés qui citent 1984 à tout bout de champ (naturellement sans l'avoir lu) n'ont jamais lu Fahrenheit 451, les réseaux sociaux seraient encore plus invivables qu'ils ne le sont déjà ! Petit florilège :
Plus vaste est le marché, Montag, moins vous tenez aux controverses, souvenez-vous de ça ! Souvenez-vous de toutes les minorités, aussi minimes soient-elles, qui doivent garder le nombril propre.
Tout ça n'est pas venu d'en haut. Il n'y a pas eu de décrit, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l'exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué.
Les Noirs n'aiment pas Little Black Sambo. Brûlons-le. La Case de l'Oncle Tom met le Blancs mal à l'aise. Brûlons-le. Quelqu'un a écrit un livre sur le tabac et le cancer des poumons ? Les fumeurs pleurnichent ? Brûlons le livre.
Cependant, encore une fois, il me semble important de recontextualiser le roman, de le replacer en 1953. Les boomers d'aujourd'hui avaient alors, au mieux, huit ans : difficile donc de blâmer l'auteur pour cela.
Bon, après, je dois quand même bien avouer qu'en plus du côté anti-science, que le côté pro-famille de l'auteur a eu tendance à m'exaspérer à plusieurs reprises, à bien me faire lever les yeux au ciel… oui, je prône la destruction de la famille ! (qu'est-ce que tu vas faire de toute façon ?) Plus sérieusement, si certaines critiques de l'auteur sont pertinentes, notamment celles concernant la déliquescence du système solaire ou l'arrivée d'émissions d'une pauvreté intellectuelle affligeante, Ray Bradbury fait l'erreur de tout mettre dans le même panier. À moins que cela m'est échappé, à aucun moment, il se montre optimiste au sujet de ces nouveaux médias qu'il fustige tant. À croire que pour lui, la télévision et la radio ne peuvent fondamentalement n'apporter que de mauvaises choses. Pourtant, il arrive très bien à comprendre et à nous expliquer que lire pour lire n'apporte rien. Ainsi, quand Montag demande à Faber si les livres peuvent nous aider, il finit par lui répondre ceci :
Un, comme j'ai dit, la qualité de l'information. Deux : le loisir de l'assimiler. Et trois : le droit d'accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l'interaction des deux autres éléments.
Il est donc surprenant que Ray Bradbury n'est pas réussi à transposer cette même logique à travers les autres médias : il est évident qu'un bon film, qu'un bon documentaire télévisuel (au hasard provenant d'Arte si on omet ceux concernant le nucléaire) peut se montrer tout aussi pertinent qu'une bonne lecture. Bien sûr, cette critique des médias, bien que très présente dans l'ouvrage, n'est pas non plus la finalité du récit, loin de là.
En fait, pour saisir la moelle de Fahrenheit 451, pour comprendre ce que l'auteur préconise, il me semble important d'évoquer la dernière partie de l'ouvrage.
Après s'être échappé de la ville au dernier moment, Montag fait la rencontre d'une troupe de marginaux, d'une communauté « du dehors ». Cette communauté, disséminés un peu partout dans le pays, ne réécrit pas les livres, ne les conserve pas, mais, tels des druides, les mémorise puis se les partage oralement. Au point où Granger, la personne qui accueil Montag dans cette communauté, les considère comme des « couvre-livres, rien d'autre ».
Ainsi, à travers cette dernière partie, Ray Bradbury enjoint, certes, le lecteur à lire, mais surtout à s'imprégner de ses lectures, à ne pas vulgairement les consommer avant de passer à autre chose, mais de faire « corps » avec elles.
Et c'est justement lors de cette même dernière partie que Fahrenheit 451 devient doublement fascinant ! Car seulement quelques instants avoir rejoint cette communauté, le nouveau groupe de Montag assiste, impuissant, à la destruction de la ville par un bombardement (probablement nucléaire, afin de satisfaire le cauchemar de tout américain). Et là où Ray Bradbury est fort, c'est qu'il ne conclut pas son livre sur une fin inutilement apocalyptique, sur un twist un peu facile, non ! Au contraire, il profite de cette même fin pour se montrer optimiste. Il profite de cette même fin pour placer cette nouvelle communauté comme celle la mieux placée pour reconstruire la ville, bâtir un nouveau monde… Montag en tête ! Les nombreuses allusions au phénix prennent alors sens. Rien n'est jamais ancré, tout est toujours en train de renaître, d'être reconstruit.
Et quand la guerre sera finie, un jour, une année viendra où l'on pourra récrire les livres ; les gens seront convoqués, un par un, pour réciter ce qu'ils savent, et on composera tout ça pour le faire imprimer, jusqu'à ce que survienne un nouvel âge des ténèbres qui nous obligera peut-être à tout reprendre à zéro. Mais c'est ce que l'homme a de merveilleux ; il ne se laisse jamais gagner par le découragement ou le dégoût au point de renoncer à se remettre au travail, car il sait très bien que c'est important et que ça en vaut vraiment la peine.
Tout est à reconstruire certes, mais les intellectuels sont mobilisés. Le modèle de société, la forme de gouvernement, préconisé par Bradbury, qui n'est pas sans rappeler la cité-idéale de Platon, et qui peut donc s'apparenter à une forme de technocratie, peut dès lors commencer à prendre place.
Ici, par de révolution. L'auteur est d'ailleurs très clair à ce sujet, la considérant dangereuse et inefficace. Le titre de la seconde partie du livre, le tamis et le sable, est d'ailleurs très clair à ce sujet. Le temps fera son œuvre et il y a mieux à faire que de se fatiguer inutilement.
Enfin, ayant lu la traduction de Jacques Chambon et Henri Robillot, j'ai beaucoup apprécié l'écriture. J'ai beau ne pas être un grand fan de la métaphore, j'ai été happé par le style, par la construction de certaines phrases, par ce rythme, se rapprochant de la poésie par moment.
Si on retrouve certains poncifs, comme « ce personnage » qui ne peut pas s'empêcher de devoir tout expliquer au personnage principal (au lecteur donc) à un moment ou à un autre, Ray Bradbury arrive cependant à twister avec certains codes, à jouer avec le lecteur. Pour le coup, le personnage de Clarisse McClellan est très intéressant. Étant celle qui, surgissant littéralement de nulle part, fait ouvrir les yeux à Montag au tout début de l'intrigue. On pourrait dès lors s'attendre à ce que le personnage soit l'idéal féminin fantasmé par l'auteur… et bah non. Elle meurt très rapidement, hors-champ qui plus est, et heureusement, elle ne fait pas de réapparition de dernière minute dans cette communauté du dehors. Son sacrifice était nécessaire pour que l'intrigue démarre.
Bref, il y aurait encore tant à dire sur Fahrenheit 451. Inutile donc de vous dire que c'est une lecture que je vous recommande chaudement… enfin, pas trop chaud quand même.