En 1818, une illustre inconnue d’une petite vingtaine d’années écrit dans le cadre d’un petit concours entre amis ce qui est considéré comme l’un des textes précurseurs du genre de la science-fiction et qui restera un grand classique : Frankenstein ou le Prométhée moderne. Cette histoire de Mary Shelley est assez impressionnante sur le papier mais en occultant ce petit exploit auquel on ne croirait pas si c’était dans une fiction, je vais vous livrer mon avis sur cette ouvrage. J’ai lu le livre dans son édition Bragelonne traduite par Maxime Le Dain, qui a travaillé à partir de la deuxième édition originale de 1823, entre l’authenticité de la première version et la relecture approfondie mais aussi assagie de la troisième.
Tout d’abord, il s’agit d’un roman épistolaire, le récit se composant intégralement de correspondances, et cet aspect est très bien utilisé pour mettre en abîme le récit à pas moins de 3 niveaux différents puisqu’au final un personnage raconte son histoire à un personnage qui lui-même le confie à un troisième qui ouvre et clôt le livre. L’effet de style est fort et plutôt bien utilisé, chaque récit est construit du point de vue de son auteur qui assume en orienter les propos, s’en servir pour appuyer son point de vue… des adresses directes au lecteur sont assez appropriées… Il y a des exemples encore plus poussés pour le genre mais ce n’est clairement pas ici qu’un simple effet de style.
Et pour le style d’écriture, le ton très soutenu, très académique assez omniprésent, entre personnages intellectualisant un petit peu tout même quand rien ne le justifie particulièrement, donne de l’identité supplémentaire au récit mais j’aurais peut-être aimé quelques styles différents pour contre-balancer, avec des personnages plus spontanés, plus terre-à-terre… C’est bien écrit mais c’est un peu toujours écrit de la même manière, or adopter plusieurs perspectives offre nécessairement l’occasion de varier un peu, mais c’est une remarque somme toute secondaire.
Pour parler du récit en lui-même, et bien autant le dire d’emblée je ne l’ai pas trouvé si extra-ordinaire que ça pour sa plus grande partie. Le récit-cadre de Robert n’est pas très intéressant en soi, il y a bien un petit discours sur l’exploration maritime du grand Nord, cette soif d’aventure qui finit par se confronter à une réalité si dure qu’elle remet en cause la quête de gloire initiale, mais c’est très léger. Cela aurait mérité d’être raccourci pour ne servir que de cadre au récit ou d’être enrichi en péripéties pour réellement avoir de l’intérêt, en l’état c’est un peu trop entre les deux.
Pour le récit enchâssé de Viktor, si quelques fulgurances s’y trouvent avec des retournements de situation brutaux, des moments dramatiques intenses, des introspections intéressantes… le rythme est assez lent par moment et surtout les principaux éléments perturbateurs du récit et ses moments les plus dramatiques sont très frustrants car totalement dues à la stupidité de Viktor, principal point de vue sur l’intrigue, ce qui m’est très regrettable :
Comment a t-il pu être si absorbé par la création de cet être à ne pas penser une seule seconde à ce qui se passerait une fois animé ? Si son passage à la vie avait été accidentel ou prématuré pourquoi pas ? Mais là il le fait sciemment, tout justifier par son état d’épuisement me paraît incohérent, et même si j’avale ça, ça fait toujours de Frankenstein un parfait idiot. Il paraît évident que de lâcher dans la nature une créature puissante, d’apparence monstrueuse et sans aucune forme d’éducation a toutes les chances d’aboutir à un drame, le déni dont fait preuve Viktor sous prétexte de sa fatigue nerveuse extrême n’est quand même pas bien pensé.
Comment ne pas anticiper qu’Elizabeth serait prise pour cible le jour du mariage ? La créature s’en est déjà prise plusieurs fois à l’entourage de Viktor et Elizabeth est la cible suivante la plus évidente, presque avouée. Si Viktor l’avait anticipé, s’était servi d’elle comme appât, ne voyant pas d’autre moyen de la protéger que de piéger son ennemi, et s’était manqué, ça aurait été cohérent. Mais là que Viktor n’y pense pas et se marie presque comme si de rien était c’est d’un niveau d’inconscience ! Ça rend la mort d’Elizabeth dramatique, c’était l’objectif et il est accompli, mais c’est aussi très frustrant.
La dernière histoire imbriquée est en revanche un petit bijou de réussite et d’originalité, mais je ne peux vraiment pas du tout en parler sans spoiler :
Donner la parole au monstre lui-même est en soi une idée brillante, une tout nouvelle perspective sur cette intrigue, la réponse à des questions essentielles du récit jusque-là éludées… mais surtout quelle qualité d’écriture pour nous dépeindre sa vision des choses ! C’est une vision unique de la vie dans notre société découvert pour la première fois par un être doué de raisonnement, observant nos modes de vie et ses incohérences que nous ne relevons même plus, jugeant nos comportements et plus largement l’espèce humaine à travers ceux-ci…
Et faire de cet être une créature ni bonne ni mauvaise à l’origine, finalement malveillante en résultat à nos propres vices, notre peur innée de l’inconnu, notre intolérance à ce qui nous semble hideux, la violence dont nous pouvons faire preuve… c’est un coup de génie parce que ça nuance totalement le récit. Le monstre n’est que ce que l’on sème à l’origine et on ne peut espérer que les conséquences de nos erreurs restent sous contrôle, c’est très intelligent et ça fait formidablement écho au récit de Viktor. Les deux personnages ont été sanctionnés quand ils ont tous les deux voulu avoir plus que ce que leur nature leur permettait et ils sont tous les deux devenus monstres quand ils se sont retrouvés seuls. Pour moi, toute la richesse du récit est ici.
Si je ne suis pas en phase avec certains choix majeurs du récit, Frankenstein ou le Prométhée moderne reste assez unique en son genre avec cette narration épistolaire relativement élaborée et la perspective intelligente et originale apportée en milieu de récit pour cet excellent roman gothique précurseur de la SF. Qui plus est, si Frankenstein a été adapté à de nombreuses reprises et sous des formes très diverses, l’œuvre originale est bien différente des représentations que la culture populaire a pu répandre, ce qui en rend la lecture nécessairement intéressante.