Il est des livres qu’on déguste comme un bon vin : on expérimente, analyse et apprécie. Et puis, il y a Gagner la guerre, ce pavé monumental taillé dans le marbre noir de la République, qui vous glisse entre les doigts comme une lame effilée et huilée. Un livre à lire le dos voûté et les sens en alerte, tant chaque phrase vous frappe avec l’élégance d’un duel d’escrimeurs.
Jean-Philippe Jaworski, ce bretteur des lettres, n’écrit pas : il cisèle. Son verbe est orfèvre, sa syntaxe un luth baroque accordé aux cadences du vice et de la vertu. Gagner la guerre, c’est l’épopée d’un homme qui n’a de héros que l’haleine (empli de mort), un fils de rien devenu bras droit de l’ombre (qui se veut lumière) : Don Benvenuto Gesufal, spadassin de la République, assassin patenté du Podestat et artiste de caniveau.
Ce roman pue la trahison, les fausses amitiés, la ruse de palais. Mais que l’on ne s’y trompe pas: sous la crasse des ruelles de Ciudalia, sous les dorures écaillées du Sénat, palpite une langue somptueuse, presque anachronique dans son raffinement. Comme si Rabelais et Dumas festoyé à la table de Machiavel avant de vomir leur génie sur le papier.
Jaworski ne raconte pas une histoire: il construit un monde. À coups de dialogues mordants, de descriptions amples, d’argot stylisé et d’allusions historiques détournées, il bâtit un monde plus crédible que bien des capitales réelles. Tout y est: la géopolitique mesquine, les ordres secrets, les rancunes ancestrales, des calculs fugaces et des imprévus que l'on règle d'un bon coup de dague. Et ce bon vieux Benvenuto, chien de guerre, moraliste malgré lui, qui fend les âmes mieux qu’il ne transperce les poitrines (ou bien l'inverse).
Alors oui, Gagner la guerre se mérite. C’est une lecture exigeante, comme un duel à l’aube : il faut de l’endurance, un bon oeil, et savoir quand frapper. Mais à ceux qui y survivent, le roman laisse des cicatrices brillantes, comme les marques d’un passage en enfer d’où l’on serait revenu plus lucide, plus sale, mais le cœur battant.
Il n’y a pas beaucoup de romans qui gagnent la guerre contre l’oubli. Et il y a Gagner la guerre.