Idiss : aux sources de l'humanisme d'un homme .
Présent dans l'émission littéraire de François Busnel il y a quelques semaines , maître Badinter dit à un moment " je suis un vieil homme" . On sent de fait dans son livre toute la sagesse possible parfois chez certains nonagénaires . Le temps permet de décanter les souvenirs . Le livre est cursif mais chaque mot compte . Chaque phrase porte . Tout y est essentiel .
On évoque aussi furtivement l'idée : "encore un livre sur la déportation !" Non que le sujet ne le mérite , mais plutôt parce qu'on finirait par soupçonner certains de l'instrumentaliser parfois en vue d'un prix littéraire quelque peu complaisant . Rien de tel ici.
Comme tous les grands livres : on y trouve plusieurs livres en un seul . L'hommage à une grand mère , d'autant plus émouvant qu'il remonte le cours des années et de la mémoire , mais aussi le rôle , même s'il ne le dit pas explicitement , qu'elle a pu jouer dans ce qui aura été l'humanisme de vie , des causes d'avocat qu'il aura défendu jusqu'au au Conseil Constitutionnel .
On comprend en effet , à traverse le destin d'une femme juive , ne parlant pas le Français émigrée en France , qu'on est passé , avec l'antisémitisme de l'affaire Dreyfus , d'une terrible erreur judiciaire individuelle dans les années 1890 , à une innommable injustice collective une cinquantaine d'années plus tard .
On perçoit aussi que lorsqu'on vit dans une société d'hyper consommation on a tendance à malmener les éléments concrets de la vie quotidienne :la perception des objets , la vue , les odeurs , les sons , le toucher , l'alimentation , jusqu'à se demander si la banalisation du mal défendue par Hannah Arendt , ne serait pas tout autant , la banalisation de ce qui est concret au sens noble du terme , qui ne s'oppose ainsi pas à ce qui est abstrait mais qui le complète .
Cela est d'autant plus renforcé dans le livre que l'on perçoit bien à quel point la culture juive est très riche sur le plan sensoriel . Robert Badinter évoque ainsi avec son enfance , non pas de" petites madeleines de Proust" dans une culture qui quoi qu'on en dise reste chez Proust embourgeoisée ( quitte à faire hurler ses nombreux thuriféraires ) , mais l'humanisme vrai d'une glace ou d'un croissant partagés sur un banc avec sa grand mère .
Il nous donne à sentir aussi fortement , particulièrement chez sa grand- mère , ce qu'à pu être l'angoisse concrète et même la montée de l'angoisse concrète des Juifs dès la fin des années 1930 en France . Le pressentiment de l'Adversité d'autant plus intense qu'il s'enracinait dans une mémoire riche en persécutions .
Peut être cette angoisse récurrente , un peu comme le stress stimule le talent chez les artistes , a -t-elle contribué par une incroyable et ingénieuse résilience , à développer l'ingéniosité de la foisonnante culture juive : on sent ainsi cette anxiété chez de nombreux violonistes , peintres ou écrivains .. elle participe de leur incroyable sensibilité .
Il semble également que la figure de la grand- mère soit moins présente dans la littérature que celle de la mère ( Albert Cohen , Proust voire Hervé Bazin . ) . Il est vrai qu'il fut toute une époque où , du fait de la brève espérance de vie : on n'avait tout simplement pas de grand- mère . Combien de grand-mères par exemple à la Révolution française , avec une espérance de vie d'une trentaine d'années ?
Pourtant , elle peut- être décisive sur le plan de l'influence ( tout comme le grand- père
évidemment ) . On parle beaucoup aujourd'hui , ou plutôt on continue beaucoup à parler des héritiers " à la Bourdieu" . Certes . Il y a cependant d'autres héritages possibles .
Il semble ainsi que l'humanisme d'Idiss jaillisse d'autant plus fortement dans la mémoire de son petit fils nonagénaire , mais qui n'a jamais peut être été autant son petit fils que nonagénaire , tant cette fidélité peut exister elle aussi .. , qu'elle est plongée dans la barbarie nazie . On comprend ainsi ce que son parcours lui doit . Peut - être une influence décisive qu'on ne peut percevoir sûr le moment .
Je trouve très beau enfin , non pas le remords , que j'ai déjà éprouvée à titre personnel , mais la douce amertume , de ce rendre compte à quel point on aura aimé et on aura été aimé par sa grand - mère et qu'on ressent beaucoup plus tard qu'on ne lui aura pas assez exprimé .