L’an dernier, dans Je voulais vivre, Adélaïde de Clermont‑Tonnerre réhabilitait Milady, qu’à l’aune des valeurs du XIXᵉ siècle, Alexandre Dumas avait figée dans une perversité sans scrupules. Le roman réévaluait ainsi une figure décriée, en lui restituant une psychologie et une logique que la mémoire littéraire avait occultées. C’est encore un sujet féminin fortement déprécié, cette fois par l’Angleterre victorienne, qui, sous la plume de Lilia Hassaine, se réapproprie son identité : Bertha Antoinette Mason, l’épouse dite « folle » d’Edward Rochester dans Jane Eyre, à qui Jean Rhys avait déjà offert un début de réparation en la plaçant au centre de La Prisonnière des Sargasses.
Issue d’une famille créole de Jamaïque ruinée par l’abolition de l’esclavage, Antoinette voit, à vingt‑sept ans, ses perspectives réduites à peau de chagrin. Confrontée à l’hostilité des Noirs affranchis et au mépris des Européens qui jugent son sang corrompu par les tropiques, pâtissant en outre du discrédit jeté par l’abandon de son fiancé et d’une suspicion de tare héréditaire depuis le décès d’une mère aliénée et d’un frère handicapé, elle semble en passe de rejoindre les rangs de ces femmes reléguées par la société de son siècle pour n’avoir su trouver un mari à temps. La rencontre avec Edward Rochester apparaît alors comme un cadeau du ciel, la bonne réputation et le nom solide de cet homme d’allure courtoise oblitérant aisément les quelques discordances déjà perceptibles dans son comportement. Opacité, froideur, imprévisibilité ne sont pourtant que les premiers des attributs beaucoup plus troubles que cet homme possessif et manipulateur va révéler dans l’intimité du mariage, resserrant progressivement son emprise destructrice jusqu’à faire passer la jeune femme pour folle et l’enfermer dans le grenier de son sombre manoir de la campagne anglaise.
Nous voici donc, à partir des mêmes ingrédients, face à une troisième version du personnage de la « folle du grenier ». Chez Charlotte Brontë, cette figure secondaire et purement fonctionnelle n'est qu'un obstacle moral, une menace latente et l'incarnation d'un désordre à contenir pour permettre l'ascension de Jane. La folie y est posée comme une donnée d'entrée, sans origine ni logique, l’altérité raciale y ajoutant un exotisme inquiétant. Rien n'est dit de la trajectoire qui mène cette femme à l'enfermement et son existence se réduit à une silhouette, un bruit, une irruption. Jean Rhys, un siècle plus tard, ouvre une brèche en restituant l’histoire antérieure : avec l’enfance créole, le déracinement, la violence coloniale et l’emprise de Rochester, son livre donne à Antoinette une voix et une cohérence, mais conserve la folie comme un horizon possible, une ombre que le texte n'écarte jamais complètement. Le roman explique, sans abolir la fatalité inscrite dans le personnage. Reprenant ce matériau déjà travaillé, Lilia Hassaine en déplace pour de bon le cadre d'interprétation en substituant aux deux précédentes approches une lecture structurelle de la violence. D'abord attribut, puis destin, la folie est, dans cette troisième vision, le produit d’un ensemble de mécanismes qui, mis bout à bout, aboutissent à l’effacement d’une femme dont la manière d'être dérange l’ordre victorien.
Ainsi, après Charlotte Brontë qui traite cette aliénation comme une donnée première, après Jean Rhys qui en explore les facteurs de manière plus empathique sans pour autant la remettre en question, Lilia Hassaine adopte un point de vue résolument critique qui en dévoile la fabrication. Tout l’enjeu de sa narration tient en la mécanique lente qui la produit : du changement de prénom imposé par Rochester à l’exil et à l’isolement, de la confiscation de la parole à la réinterprétation des affects, se déploie une emprise dont on connaît aujourd’hui l’implacable processus. Sous ce nouvel éclairage, la folie apparaît construction, l’altérité raciale prétexte et l’enfermement stratagème. Tout est affaire de regard : dans Jane Eyre, la narration passe tout entière par la perception de Jane, qui considère Antoinette au travers des codes victoriens. Chez Jean Rhys, le point de vue se partage entre elle et Rochester, laissant ce dernier infléchir l’impression en faveur de la folie. En recentrant sur Antoinette la parole, Lila Hassaine fait du « je » une reprise de pouvoir. Nommant elle-même ce qui lui arrive, cette femme soustrait enfin son histoire aux interprétations et se fait la voix de toutes celles, racisées, déclassées ou simplement dissonantes, qui furent mises à l’écart au prétexte commodément servi de démence, d'excès ou de danger.
Fluide, délicate et sans surcharge, l’élégante prose de Lilia Hassaine rend particulièrement agréable cette relecture d’un personnage symbolique dans son effacement littéraire. Tandis que la restitution du « je » lui redonne une subjectivité pleine, la construction narrative articulant passé vécu et récit reconstruit met en évidence la fabrication progressive de son exclusion dans une situation d’emprise conjugale où interfèrent domination coloniale, hiérarchies raciales et contraintes sociales. Le récit perd certes en ambiguïtés dans une focalisation si totale sur Antoinette qu’elle tend à écraser la complexité de Rochester, figure que l’on aurait souhaitée moins univoque. Il y gagne en contrepartie une rigueur et une précision qui renforcent sa dimension politique. Sans se substituer aux lectures de Charlotte Brontë ou de Jean Rhys, ce roman en éclaire autrement le contexte d’écriture et les filtres implicites de leur époque.
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