Etrange méthode de travail que de se tirer plusieurs balles dans les mains avant d’écrire. C’est exactement ce que fait Matheson pourtant.
• Première cartouche : L’écriture, tout en étant d’excellente facture et confortable à lire, est froide, synthétique ; elle n’apporte aucune chaleur humaine pour accompagner le lecteur à travers cette histoire post apocalyptique dans laquelle ne figure qu’un seul personnage. Pareillement, la description des activités routinières de notre malheureux est purement informationnelle, comme générée par ordinateur. Avec un tel style, on ne ressent plus du tout la présence de l’écrivain derrière le texte, nous laissant dans une solitude identique à celle de son personnage. C’était le but et le challenge a été relevé avec brio.
• Deuxième cartouche (et pas des moindres) : Le seul personnage suscite peu ou pas d’attachement du tout tant il est antipathique. Alcoolisé à outrance, lamentable, il pète sans cesse les plombs et se vautre la plupart du temps dans une négativité poisseuse. Le romanesque en prend un coup, remplacé par un réalisme de marbre propice cependant à l’immersion intégrale du lecteur. C’était le but et le challenge a été relevé avec brio.
• Troisième cartouche : Les deux seules interactions sociales de Neville, totalement exemptes d’eau de rose ou de pathos, n’offrent pas la bouffée d’oxygène à laquelle on aurait pu s’attendre après cette longue apnée dans le glauque. C’était le but et le challenge a été relevé avec brio.
Matheson s’est « brisé les mains » pour ne pas brider la radicalité assumée de son style. Cette histoire ne pouvait pas être racontée d’une autre façon comme le prouve le film de Francis Lawrence (2007), dans lequel la liposuccion de toute la matière grise du livre engendre une œuvre pauvre, pathétique. D’ailleurs, le film de Ubaldo Ragona et Sidney Salkow (1964), d’avantage flanqué contre le bouquin, offre un intérêt supérieur.
A noter : l’aspect vampire/zombi est traité avec beaucoup d’originalité, les réflexions de Neville à ce propos passionnent par leur pertinence et apportent des hypothèses crédibles et réalistes à la cause de leur existence.
Partir à cinquante contre un et gagner de toute une classe en offrant une œuvre passionnante se salue comme il se doit.