La Providence ne suffit pas. Il lui faut quelque chose en plus.

Si le premier opus nous avait offert le plaisir de faire la visite dans ce nouveau monde par l'entremise d'une revisite des contes de fées et d'une méditation sur la morale quant à la nécessité de "douter" - une notion qui agissait au fil des intrigues comme un talisman face à l'obscurantisme ou la peur qui rôde -, le second opus de la saga du Sorceleur s'ouvre sur une question diablement plus intangible et pernicieuse, à savoir celle de la fameuse Providence qu'annonce son titre.


Je pense que tout mythe, toute légende, recèle une part de vérité qu’on ne peut ignorer. - De vérité oui, mais qui touche à nos rêves, à nos désirs, à la nostalgie : il s’agit de la croyance en ce que le possible ne possède aucune limite. Et parfois aussi le hasard. 

En nous invitant d'abord à nous méfier des certitudes, à contrecarrer nos préjugés, Andrzej Sapkowski préparait doucement le terrain de ce qui allait suivre, prolongeant définitivement l'ambiguïté qui fait toute la sève de sa création.


Qu'est-ce que nous sommes censés faire de ce qui semble à priori écrit pour nous ? Le destin n'est peut-être pas une chaîne qui forcément nous condamne à un avenir privé de libre arbitre, mais un accord secret, comme une formule à peine murmurer, qui relie certains êtres bien avant qu'ils ne comprennent pourquoi. Certes, cette technique nourrit surtout la dramaturgie et l'intrigue avec un héros qui met du temps à accepter la tâche qui lui est assignée, toutefois il faut applaudir la manière dont l'auteur tord cette question dans tous les sens.


La Providence prend dès lors une étrange teinte de fatalité, de responsabilité qu'il faut assumer ainsi que les atours d'une paternité inconsciemment désirée. L'univers sait ce qui est bon pour nous. Elle est cette intuition vertigineuse qu’une rencontre puisse dépasser le simple hasard, qu’un fil invisible puisse unir deux existences jusqu’à rendre leur séparation impossible. Geralt aura beau se draper dans sa neutralité et prétendre qu’il n’est qu’un sorceleur faisant son travail, certaines promesses ont la fâcheuse tendance à revenir réclamer leur dû.


Selon moi, sorceleur, faire du meurtre une vocation est répugnant, bas et stupide. Notre monde vit dans l’équilibre. La destruction, le meurtre de toute créature habitant ce monde menace cet équilibre. L’absence d’équilibre induit l’extermination, et celle-ci la fin du monde que nous connaissons actuellement.

En cela, nous assistons en premier loge à la déchirure du personnage. Sa carapace se fissure, laissant entrer quelques rayons de lumières, ceux-ci mêmes qu'il a pendant si longtemps fuit. Comme le dit si bien Kelemvor dans sa critique : Choisir de ne pas choisir, c’est encore agir. La réflexion sur le bien et le mal, déjà présente dans le premier tome, quitte alors le terrain de la morale pour celui de la responsabilité : il ne suffit plus d’être un homme juste, il faut devenir un homme conscient.


Du reste, il faut également relever que quelque chose s’achève également dans L’Épée de la Providence. La frontière invisible qui séparait les nouvelles du premier volume semble ici commencer à céder. Nous sommes toujours dans un recueil d’histoires, mais celles-ci ne donnent plus seulement l’impression de refermer une parenthèse avant la suivante : elles tirent toutes vers un avenir commun. La légende commence à se transformer en tragédie. Le ton s’assombrit tout en gagnant en épaisseur émotionnelle.


Que cet espoir continue de flamber en nous, Geralt. Sais-tu ce qu’est le Feu éternel ? Une flamme qui ne s’éteint jamais ? Le symbole de ce qui dure ? Un chemin dans l’obscurité ? L’annonce d’un progrès et de lendemains qui chantent ? Le Feu éternel, Geralt, est l’espoir. Pour tous, sans exception. Car si quelque chose se donne en partage… pour toi, pour moi, pour les autres… ce quelque chose se nomme justement l’espoir. Souviens-t’en.

Peu à peu, les monstres cèdent leur place au mal beaucoup plus banal des hommes. Geralt se retrouve impuissant à sauver ce qui s’effondre autour de lui, et sa fameuse neutralité devient progressivement un fardeau. Le monde qu’il parcourait dans le premier tome n’est plus tout à fait celui qu’il retrouve ici. Quelque chose brûle, quelque chose disparaît. C’est la fin d’un monde, et avec elle le début d’un autre.


Pour accompagner cette mutation, Sapkowski déplace également son échiquier de protagonistes :

  • Geralt n’est plus seulement le loup blanc que l’on voyait errer de village en village pour occire les problèmes à la racine. Loin du cliché du mercenaire taciturne, il apparaît réfléchi, modéré, érudit, presque à la manière d’un John Constantine médiéval qui aurait troqué le cynisme et le trench-coat délavé contre une forme de mélancolie et une veste en cuir sombre et souple, renforcée de clous en argent.
  • Jaskier, l'un des plus célèbres barde romanesque, apporte son indispensable légèreté. Célèbre de par-delà le Continent, ce troubadour a toujours le chic de plonger Geralt dans des galères. Armé de son luth et d'une large grande gueule, il chante les exploits de ses mésaventures, léguant au passage la renommée du sorceleur. Coureur de jupons, son ardoise affiche complète partout où ses jambes le traînent. Un gai-luron dont la compagnie vaut de l'or.
  • Yennefer, quant à elle, émaille les intrigues. Même si sa présence n'est pas tangible, elle reste une femme à l'aura légendaire et aux pouvoirs aussi envoutants que destructeurs. Crush de notre héros aux cheveux d'albâtre, leur couple forme une parenthèse plus magique qu'un sort de niveau 4 entre les lignes de ces contes. Son statut de magicienne et sa volonté d'être mère qui ne peuvent s'emboîter reste, à mon sens, l'un des thèmes les plus poignants de ce récit.
  • Et puis il y a Ciri, avec qui le destin prend soudain le visage d’un enfant. Quelques mèches couleur de métal fondu et un œil de jade suffisent, tout comme son origine : princesse d'un royaume anéantie promise à une destinée de sorceleuse, à faire comprendre que la saga vient de trouver son compas.
Je n’écris pas les ballades pour qu’on y croie. Je les écris pour émouvoir.

Cette nouvelle direction s’accompagne, au demeurant, d’une écriture toujours aussi riche et érudite. Sapkowski ne se contente pas de faire croire à son Moyen Âge : il parvient à en reconstituer la langue, les usages, les métiers, les croyances et jusqu’aux objets / botanique qui peuplent ses chemins. Il y a parfois de quoi interrompre sa lecture pour aller chercher la définition d’un terme oublié depuis plusieurs siècles, mais cette précision nourrit justement une impression de vraisemblance rare. Il n'y a qu'à admirer l'aisance avec laquelle s'encre dans notre tête la forêt des dryades de l'avant dernière histoire, ainsi que le chêne séculaire où règne sa reine et bat son cœur. Plus lyrique mais tout aussi efficace.


De fait, ce deuxième volume délaisse la seule fascination pour l’univers et ses spécificités pour s’attarder davantage sur ceux qui le traversent. Geralt n’est plus seulement confronté à des monstres qu’il faudrait abattre, il est désormais confronté aux liens qui l'unissent aux autres (l'amour avec Yennefer ; l'amitié de Jaskier ; sa parentalité auprès de Ciri) et le mettent constamment à l'épreuve. Un jour il entamera un duel contre l'ex de sa copine, le suivant il ira de part les dangers d'un village englouti par les eaux pour sauver son ami, et lorsque l'aurore dardera son dernier rayon, il prendra sous son aile une jeune fille ballottée par le sort afin de lui conférer la seule éducation qu'il connaisse et le peu d'amour dont il est encore capable.


Le sentiment amoureux n’est que végétatif, Geralt, horriblement et banalement végétatif. C’est l’état de quelqu’un qui succombe à la maladie, qui ingurgite un poison. Car, semblablement à celui qui s’empoisonne, l’amoureux est prêt à tout pour obtenir l’antidote. À tout. Même à l’humiliation. 

Par ailleurs, ses sentiments, ses promesses et tous ses choix qu’il voudrait pouvoir laisser derrière lui, nous prenons plaisir à les voir s’obstiner à le suivre, jusqu’à l’obliger à regarder en face ce qu’il cherche depuis toujours à tenir à distance : son humanité.

Sais-tu en quoi consiste ton problème [Géralt] ? Il te semble être autre que tu es. Tu affiches ton altérité, ce que tu considères comme étant ton anormalité. Tu l’imposes en ne comprenant pas que pour la plupart des gens normaux, tu es toi-même le plus normal des êtres vivant ici-bas. 

Sous ses airs de recueil d’aventures, le livre prépare déjà le terrain de ce que sera la suite : Geralt et Ciri, deux marginaux, deux orphelins face à une époque qui tremble sous les pas de la cavalerie Nilfgaardienne, un avenir impossible à éviter et cette question, finalement très humaine, de savoir ce que l’on est prêt à faire lorsque le monde autour de soi commence à partir en morceaux. Des morceaux éparses appartenant à un TOUT que la dernière nouvelle s'amuse à rafistoler entre-eux :


Blessé et laissé aux portes de la mort, Geralt voit sa mémoire se brouiller sous la fièvre. Les épisodes de sa vie remontent alors à la surface par fragments : la fête du Solstice avec Yennefer, leur première rencontre charnelle, sa confrontation avec la grand-mère de Ciri et cette première occasion où il renonça à réclamer l’enfant que la Providence semblait déjà lui destiner. Puis vient ce que l'on devine être sa mère, une magicienne anonyme penchée sur lui pour panser ses blessures, avant que le rêve ne le conduise au sommet d’une colline où la Mort l’attend. Une colline marquée par une bataille qui coûta la vie à 14 magiciens. Elle était déjà là, semble-t-il, et n’a depuis jamais vraiment cessé de marcher à ses côtés.


Il est facile de tuer avec un arc, jeune fille. Il est facile de lâcher la corde en pensant : Ce n’est pas moi, c’est la flèche. Mes mains ne portent pas le sang de ce garçon, c’est la flèche qui l’a tué, pas moi. Mais la flèche ne rêve pas la nuit. Je te souhaite.

Le premier tome nous séduisait par son inventivité et sa virtuosité ; celui-ci touche davantage parce qu’il commence à faire peser un prix sur les rencontres et les décisions de ses personnages. Le merveilleux demeure, mais il s’efface derrière quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile à raconter : l’attachement.

L’épée de la providence possède deux tranchants. Tu es l’un d’eux. Mais quel est l’autre, Loup-Blanc ? — Il n’y a pas de providence. Il n’y en a pas. Elle n’existe pas. Seule la mort nous est prédestinée.
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