Puisqu’il clôt la trilogie, puisqu’il est final, dans sa nature, c’est le meilleur des trois, fatalement. Le plus jusqu'au-boutiste des trois, le plus coriace, le plus définitif.
Il est fatal, il est conclusif, disais-je, il est omniscient. Qui parle ? Mahood, Worm ?
Celui qui parle est dans une entreprise d’anéantissement, d’écrasement du parlé, de destruction de toute matière, étant par là-même matière pure. L’innommable, c’est lui, c’est le descendant de Molloy et de Malone. Il est détruit par le langage et en même temps naît de celui-ci. Il est pur matière sonore.
Je crois qu’il est question ici, par comparaison, de The Unanswered Question du compositeur Charles Ives, en ceci que les réponses qui sont présentes (ou plutôt absentes) dans le morceau orchestral de Ives sont aussi présentes dans l’œuvre de l’écrivain Beckett, mais dans un autre support qu'est la musique*. Chez Beckett, à contrario, tout est verbal, et non musical, quoiqu'on puisse se demander. Oui, on peut se demander si tout cela n’est que pure musique des mots, des questions faites pour ne pas être résolues. Ainsi le passage suivant :
« Les mots sont là, quelque part, sans faire le moindre bruit, je ne sens pas ça non plus, les mots qui tombent, on ne sait pas où, on ne sait pas d'où, gouttes de silence à travers le silence. »
L’œuvre de Beckett, qui se conclut en fanfare, en apothéose, en diffraction, est un magnifique aboutissement de cette trilogie. On n’en saura pas plus, pas moins, on n’en saura rien ou tout. Tout reste ouvert. « Lui » est un autre. L’autre veut savoir, se questionne, vitupère mais sans réponse, en une éternelle "unanswered question". On peut penser à Carré blanc sur fond blanc de Malevitch.
On peut aussi penser, dans sa continuité, au silence s’il n’y avait pas un écho avec 4’33 de Cage. Mais le silence n’est que très peu présent dans le texte de Beckett qui lui est prolixe.
J’ai adoré ce dernier tome de la trilogie de Beckett car il m’a apporté la profondeur que je n’avais pas pu goûter dans Malone meurt. Ici tout est étayé et déplié jusqu’à la plus exquise goutte de non-sens, tout est naturel et en même temps totalement fabriqué. On oscille sans cesse entre l’être et le néant, on peut dire que ce texte est existentialiste. Je dirais que le texte est plein de confusion mais qu’il est doux de se perdre dans cette forêt de signes.
En résumé, on peut dire que dans ce texte « rien n’a eu lieu que le lieu », mais quel lieu !
*Remarquable par sa conception en trois couches instrumentales distinctes, chacune ayant son propre rôle, son propre tempo, et sa propre harmonie, créant ainsi une sorte de collage musical ou de "paysage cosmique" (selon Ives lui-même) : les cordes : "Le Silence des Druides" (The Silence of the Druids). Rôle : elles représentent "le Silence des Druides – qui ne savent, ne voient et n'entendent rien" ou l'Univers invisible. La trompette solo : "La question éternelle de l'existence" (The Perennial Question of Existence). Rôle : elle pose la "question éternelle de l'existence" ou le Questionneur. Le Quatuor de bois : "Les Répondeurs combattants" (The Fighting Answerers), rôle : les bois tentent vainement d'apporter une réponse à la question, représentant les réactions humaines ou les réponses frustrées.
lien : https://www.youtube.com/watch?v=kkaOz48cq2g&list=RDkkaOz48cq2g&start_radio=1