Non, Hedy Lamarr n'est pas, n'est plus une inconnue. Les cinéphiles les plus érudits connaissent la jeune actrice d'Extase (1933), scandaleuse héroïne pour deux scènes, l'une de nudité intégrale, l'autre de simulation d'orgasme. Une véritable déflagration d'impudeur. À Hollywood, elle devint une star, assez sulfureuse d'ailleurs pour ses multiples aventures, mais il manque sans doute un très grand film à sa carrière, elle qui était présentée comme la plus belle femme du monde. À noter d'ailleurs que sa concurrente principale sur ce chapitre, la sublime Gene Tierney, partageait avec elle une certaine tendance à la kleptomanie. Mais revenons à Hedy, dont Alessandro Barbaglia raconte la vie dans L'invention d'Eva, en parallèle avec celle d'une autre femme, la sœur du narrateur, splendide et talentueuse, mais rongée par son génie, pour le piano en l'occurrence, jusqu'à commettre l'irréparable. Les deux trajectoires se rejoignent sur la malédiction de leur existence, qui passe par une certaine misogynie de leurs environnements respectifs, à savoir que leur beauté n'était rien, en définitive, par rapport à leurs aptitudes intellectuelles. On le sait depuis un certain temps, mais était ignoré du temps de son vedettariat, Hedy Lamarr était une inventrice extraordinaire, avec en particulier cette idée de l'étalement du spectre par saut de fréquences, communication sans fil à l'origine du wifi. Elle était une femme du futur et une pionnière, affamée de connaissances, à l'image d'Eve au paradis, la première incomprise de l'Histoire. Tout l'art de l'auteur consiste à rattacher une destinée à une autre, avec un narrateur au chevet de sa sœur, lui vouant amour et haine mêlés, tout en découvrant grâce à elle et aux femmes qui l'entourent la star d'Extase et ses mille et une existences. Le miracle, c'est que le livre parvienne à acquérir un équilibre narratif prodigieux, via un style très vivant et parfois ironique, et à passionner de bout en bout, entre biographie et auto-fiction, dans un élan romanesque vertigineux. Pour compléter sa connaissance de l'actrice d'origine autrichienne, il faut bien sûr lire son autobiographie et les rares livres qui lui ont été consacrés, mais surtout voir un formidable documentaire de 2017, au titre éloquent, Hedy Lamarr : From Extase to WIFI.