Là-bas
7.9
Là-bas

livre de Joris-Karl Huysmans (1891)

Huysmans, l’écriture documentaire |⭐⭐⭐

*Là- bas*, c’est le roman du satanisme où l’on voit, contrairement à ce qu’on peut souvent dire, les prémisses de la foi germer ; c’est le roman de Durtal, double littéraire de l’auteur, dont l’initiation aux luxures et aux voluptés du Diable par l’entremise d’une femme adultère va échouer ; dont les relents décadents se font encore sentir avant la scission totale (paraît-il) dans le livre suivant et premier tome de la “trilogie de la conversion”, *En route* (1895).


Dans un bruit de mer montant de la place Saint-Sulpice à la tour, de longs cris jaillirent : Boulange ! Lange ! puis une voix enrouée, énorme, une voix d’écaillère, de pousseur de charrette, s’entendit par-dessus les autres, domina tous les hourras ; et, de nouveau, elle hurla : Vive Boulanger !
— Ce sont les résultats de l’élection que, devant la Mairie, ces gens vocifèrent, dit dédaigneusement Carhaix.
Tous se regardèrent.
— Le peuple d’aujourd’hui ! fit des Hermies.
— Ah ! il n’acclamerait pas de la sorte un savant, un artiste, voire même l’être supernaturel que serait un Saint, gronda Gévingey.
— Il le faisait pourtant au Moyen Âge
— Oui, mais il était plus naïf et moins bête, reprit des Hermies. Et puis, où sont les Saints qui le sauvèrent ? On ne saurait trop le répéter, les soutaniers ont maintenant des cœurs lézardés, des âmes dysentériques, des cerveaux qui se débraillent et qui fuient ! — Ou alors c’est encore pis ; ils phosphorent comme des pourritures et carient le troupeau qu’ils gardent ; ils sont des chanoines Docre, ils satanisent !
— Dire que ce siècle de positivistes et d’athées a tout renversé, sauf le Satanisme qu’il n’a pu faire reculer d’un pas !
— Cela s’explique, s’écria Carhaix : le Satanisme est ou omis ou inconnu ; c’est le père Ravignan qui a démontré, je crois, que la plus grande force du Diable, c’était d’être parvenu à se faire nier !

Dire que je n’ai pas aimé serait exagérer, mais il y a quelque chose de bien pénible à la lecture, chose qui s’efface quasi complétement lorsqu’on lit le texte par petite touche — ce qui renforce la beauté du style, mais, qui est, bien souvent, par trop foisonnant.


Il n’y croyait pas et cependant il admettait le surnaturel, car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit, chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout, quand on y songe ? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard qui est, lui-même, d’ailleurs indéchiffrable, les événements imprévus, les déveines et les chances. Des rencontres ne décidaient-elles pas souvent de toute la vie d’un homme ? Qu’étaient l’amour, les influences incompréhensibles et pourtant formelles ? — Enfin la plus désarçonnante des énigmes n’était-elle pas encore celle de l’argent ?

A vrai dire, il y a quelque chose de la minutie des descriptions naturalistes (rien d’étonnant quand l’on sait qu’avant *A rebours*, Huysmans était inspiré par cette esthétique) mais encore, et surtout, une sorte d’écriture documentaire, certes assez expérimentale, mais, je trouve, sans forme — ai-je seulement le droit de le dire ? En réalité, cette écriture documentaire rend le style un peu indigeste et malheureusement la narration semble peu investie et décousue (beaucoup moins révolutionnaire que ce qu’on peut nous dire d’ailleurs) !


La vérité, c’est que l’exactitude est impossible, se disait-il ; comment pénétrer dans les événements du Moyen Âge, alors que personne n’est seulement à même d’expliquer les épisodes les plus récents, les dessous de la Révolution, les pilotis de la Commune, par exemple ? Il ne reste donc qu’à se fabriquer sa vision, s’imaginer avec soi-même les créatures d’un autre temps, s’incarner en elles, endosser, si l’on peut, l’apparence de leur défroque, se forger enfin, avec des détails adroitement triés, de fallacieux ensembles.

En revanche, ce que j’ai aimé c’est les réflexions foisonnantes sur la foi, sur le satanisme, sur la vérité historique, sur le Moyen-Âge, sur les classes sociales, sur les classes sociales… Mais je n’en dirais pas plus, car lire des passages sera bien plus convainquant !


À n’en pas douter, ce fut une singulière époque que ce Moyen Âge, reprit-il, en allumant une cigarette. Pour les uns, il est entièrement blanc et pour les autres, absolument noir ; aucune nuance intermédiaire ; époque d’ignorance et de ténèbres, rabâchent les normaliens et les athées ; époque douloureuse et exquise, attestent les savants religieux et les artistes.

Paradoxalement, les passages où Durtal lit mais surtout voit Chantelouve sont plutôt intéressant et mieux maîtrisés (indice : l’arroseur arrosé, bien fait tiens!).


Sans approfondir ces questions sur lesquelles on pourrait discuter pendant des ans, j’admire, s’écria Durtal, la placidité de cette utopie qui s’imagine que l’homme est perfectible ! — Mais non, à la fin, la créature humaine est née égoïste, abusive, vile. Regardez donc autour de vous et voyez ! une lutte incessante, une société cynique et féroce, les pauvres, les humbles, hués, pilés par les bourgeois enrichis, par les viandards ! partout le triomphe des scélérats ou des médiocres, partout l’apothéose des gredins de la politique et des banques ! et vous croyez qu’on remontera un courant pareil ? Non, jamais, l’homme n’a changé ; son âme purulait au temps de la Genèse, elle n’est, à l’heure actuelle, ni moins fétide. La forme seule de ses péchés varie ; le progrès, c’est l’hypocrisie qui raffine les vices !

Pour autant, le roman est beaucoup moins satanique et surtout pas du tout surnaturel… Je pense lire les œuvres décadentes (je crois) de Huysmans, *A rebours* (1884) et *En rade* (1887). Pour ce qui est de la “trilogie de la conversion” je passerai mon tour je pense.

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le 11 nov. 2024

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