C'est la première fois qu'un livre m'irrite autant. Il y a des bouquins nuls mais conscients de l'être, qui sont donc "simplement" affligeants. Mais nous avons affaire ici à un monument de prétention, un torrent de grossièreté qui en devient absolument énervant.
Il n'y a d'abord aucun style. Les phrases sont courtes, explicites, monotones, on ne ressent jamais la moindre musicalité et le moindre sens du verbe, les phrases sont grossièrement agencées et surtout tout est sur-explicite. Dites adieu à la subtilité, à toute ambiguité, n'importe quel élément est frontal et postulé, l'implicite n'existe pas dans ce livre (appelé La Délicatesse, on le rappelle). Foenkinos n'a tellement rien à dire, tellement aucun talent d'écriture, qu'il fait des phrases absurdes du type "par petites gorgées comme si le thé était une source infinie" ou "aussi stupéfait que le soleil pendant une éclipse". Ça n'a aucun sens mais ça lui permet sûrement de donner l'illusion que son livre n'est pas d'un vide désespérant. On a le droit à des comparaisons foireuses et des tentatives de punchline à chaque page, alternant globalement entre des statuts Facebook et des chroniques Wattpad en termes de qualité :
• "C'est la première fois que je fais l'amour à une femme mariée" (lors de la lune de miel)
• "La recherche d'un sujet de conversation me semble être un bon sujet de conversation"
• "Je commence à en avoir marre de votre attitude d'autiste" (un régal)
• La fin où Nathalie pleure en faisant l'amour et où Markus embrasse ses larmes et chiale à son tour (paroxysme du ridicule)
L'auteur étale systématiquement sa philosophie de comptoir et on sent qu'il est persuadé d'être un génie absolu et un grand cynique moderne qui pointe les absurdités de la vie en société, mais chaque remarque est d'une évidence folle et écrite dans un ton de bobo hautain insupportable. J'avais vraiment des réactions épidermiques à toutes ces remarques ponctuelles. Je suis persuadé que Foenkinos se masturbe devant son miroir en se disant que c'est un grand effronté audacieux alors que ses prises de recul sur la société et son exploration de la psychologie sont au mieux dignes d'un collégien, au pire complètement ridicules ou impertinentes.
Les personnages sont des clichés sur pattes issus du fantasme d'un bourgeois blanc, entre la femme endeuillée qui retrouve le goût de l'amour grâce au mec un peu étrange et maladroit, ce dernier qui coche toutes les cases du type autant marginal que Glucksmann est à gauche, le patron père de famille qui veut se faire son employée alors qu'il a une femme et un enfant, la mamie qui vit à la campagne et arrive à ne rien faire de ses journées sans s'ennuyer, chaque profil semble tiré d'une parodie sauf qu'ils n'aboutissent à rien. Le coup du patron qui vénère la maladresse de Markus, qui remet son rapport à la vie en question à cause de ce dernier, qui le mute quand même puis qui se rend compte de ce à côté de quoi il passe et fait l'amour à sa femme en rentrant chez lui après avoir hésité à la frapper, c'est d'un n'importe-quoi qui frôle les plus hautes strates de la stupidité.
Le peu de fois où des questions potentiellement "intéressantes" (c'est un grand mot) sont posées, Foenkinos n'en fait rien, en témoigne la femme qui arrête son livre qui était en cours lors de la mort de son mari. Il fait la remarque mais ne creuse jamais davantage cette dimension psychologique parce qu'on sent qu'il est suffisamment fier de lui de le pointer et qu'il n'a pas l'intention d'apporter une quelconque profondeur par la suite.
La structure du récit est inconsistante, on navigue entre les personnages sans aucun intérêt (la femme qui a renversé le mari ? 2 pages et puis s'en va), leurs pensées sont inlassablement hachées par des réflexions inintéressantes du narrateur, les chapitres sont entrecoupés de petits suppléments du genre "classement de la Coupe du Monde" pour donner l'illusion qu'il y a une sophistication dans l'architecture du bouquin. Sauf que ça n'apporte jamais de matière, ce n'est jamais pertinent, et c'est de ce fait encore plus énervant que si Foenkinos assumait la médiocrité de sa narration sans ajouter de superflu. Pareil pour les annotations en bas de page pour faire des traits d'esprit nullissimes, quel intérêt ? Fais des parenthèses ? C'est vraiment le signe ultime que la forme et le fond sont complètement dépourvus d'intérêt et que l'auteur essaye de combler ce vide en mettant des effets de style gratuits et insensés.
C'est quand même un récit sur la délicatesse, le deuil d'un être cher, et jamais la structure ni le style ne semblent appuyer une empathie ou une douceur quelconques, les personnages sont ridicules de simplicité et d'une caricature psychologique affolante. Tout changement majeur chez un personnage ou dans le cadre se produit avec une rapidité frustrante pendant que l'auteur s'attarde sur ses commentaires et ses analyses de comptoir à la place. Le mec censé représenter l'être délicat et sensible qui réveille Nathalie de son chagrin lui dit quand même "même morte vous me plairiez" alors que son mari s'est fait écraser.
Quand tu compares cette daube avec des auteurs comme Kafka ou Huxley qui parviennent à mêler une certaine ironie dramatique sincèrement drôle à la noirceur de leurs récits, à utiliser l'implicite pour faire passer des critiques sociales assez virulentes, c'est désespérant.
Un livre vide de toute proposition artistique, feignant une singularité par des moyens vains et ridicules, qui se repose sur son scénario sauf que ce dernier est lamentable. Une abomination révoltante, pas par les sentiments qu'elle déclenche, mais par sa prétention bête, son cynisme inoffensif et sa faiblesse littéraire.