Olivier Rolin aime à interroger nos mythologies. Son précédent ouvrage, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, investiguait les lisières des Misérables de Victor Hugo pour questionner l’idéal révolutionnaire. Cette fois, il s’empare de l’Iliade, archétype du récit mythique, pour montrer comment, depuis Troie, violence et destruction jalonnent l’histoire des civilisations.
Oublions intrigue et personnages : la focale du livre est un territoire, la Troade, cette ancienne région d’Asie Mineure, dans l’actuelle Turquie, connue pour avoir abrité la légendaire ville de Troie. Aux ruines, collines et pierres de cette cité disparue, autour desquelles rôdent, comme des fantômes, les figures de l’Iliade – Achille, Hector ou Priam –, la narration superpose les silhouettes des villes détruites de l’histoire moderne, faisant se répondre voix anciennes et décombres contemporains, comme si la violence, depuis l’Antiquité, n’était qu’un long fil sanglant.
Organisé autour d’une friction continue entre les âges et faisant de l’Antiquité un outil de lecture du présent, le livre écarte la grandeur épique de l’Iliade pour y voir une mécanique guerrière, une logique de destruction dont les ruines modernes apparaissent comme la prolongation. Érudite, accessible et jamais dogmatique, parfois traversée d’humour et même d’ironie irrévérencieuse dans sa confrontation du mythe à la réalité, la réflexion mobilise l’archéologie, les historiens, les poètes, les dramaturges, ainsi que les penseurs qui ont interrogé la guerre ou la chute des villes. Peu à peu se tisse un jeu de résonances qui permet de relier Troie à Nankin, Dresde, Hiroshima, Marioupol ou Gaza, chaque nouveau nom ouvrant une perspective sur la répétition des catastrophes. D’observations concrètes en réflexions plus théoriques – Olivier Rolin se nourrit de lectures, mais voyage aussi, étudie les lieux et confronte l’épopée au présent trivial, avec ses plages, ses touristes et ses chiens errants –, la prose, ample et somptueuse, se teinte de mélancolie à mesure que se multiplient les rapprochements et les échos. L’émotion affleure alors dans les souvenirs personnels, comme celui d’une comédienne rencontrée à Sarajevo, où la tragédie antique se rattache à la perte intime. Ainsi se maintient le texte dans une tonalité grave, sans pathos, où s’insinuent parfois doute et conditionnel, loin des discours systématiques, des leçons morales ou des synthèses historiques.
Si force est de s’incliner devant l’érudition et les beautés de plume de l’écrivain, l’on peine toutefois à se passionner pour une réflexion qui, malgré son ampleur, confirme davantage qu’elle ne révèle. La démonstration, précise et maîtrisée, aboutit à un constat dont la justesse n’efface pas la simplicité : la violence traverse les siècles, les villes tombent, et les ruines se répondent d’un âge à l’autre. L’ensemble, pour solide qu’il soit, laisse ainsi l’impression d’un parcours très construit débouchant sur une évidence, comme si la sophistication de l’approche excédait légèrement la portée de ce qu’elle établit. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ce livre, pour estimable qu’il soit, s’impose naturellement dans la course au Goncourt 2026.
https://leslecturesdecannetille.blogspot.com