La laisse nous tient attachés tout au long de sa lecture. On est agacé et en même temps on veut continuer, aller au bout de ces deux personnages principaux, Vincent et Laurence.
Ils sont mariés, bourgeois, ils s’ennuient à mourir, et ils souffrent. Surtout Vincent au début, on se rend compte à la fin que c’était Laurence qui souffrait le plus. Enferrés dans un mariage sans issue, aliénés l’un à l’autre. Le livre est à la première personne, nous sommes à l’intérieur de l’esprit enlevé de Vincent, musicien au succès fulgurant grâce à son œuvre Averses, la pluie a d’ailleurs un rôle important dans ce livre, elle est présente aux moments décisifs.
Le problème de Vincent, c’est que Laurence l’étouffe :
« Bref, pour être clair, les scènes ou les bouderies de Laurence m’avaient toujours émasculé. »
Le nœud principal du livre est cette relation de possession de Vincent par Laurence, qui en devient venimeuse. L'amertume de Vincent se lit très bien dans le paragraphe suivant :
« Elle avait toujours rêvé de me tenir et de me faire sentir qu’elle me tenait : ulcérée de m’entretenir, elle avait dû penser que je restais avec elle uniquement pour cela, que je ressemblais à son père, ce pourceau vaniteux : à la différence que je n’étais pas, moi, en mesure de la blesser, comme sa pauvre mère avait dû l’être toute sa vie. Laurence avait dû voir ce gâchis toute son adolescence et se jurer qu’elle éviterait cela : la morgue et la muflerie d’un mari infidèle. Elle m’avait épousé pour cette raison là, parce qu’elle me croyait faible et s’imaginait pouvoir m’empêcher de la tromper ; elle avait toujours été la propriétaire et moi l’objet. Elle ne m’avait jamais aimé, elle m’avait possédé. »
Cependant, on se prend à déprécier plus l’étouffé que l’étouffeuse qui paraît veule, lâche, sans contour : lui qui déteste « les rapports de forces ».
Le narrateur se prend à faire la liste des dichotomies de Laurence, sa femme, et ne l’épargne aucunement, étant péremptoire jusqu’à la nausée, l’occasion pour Sagan de se livrer à quelques exercices de style :
« Laurence, par exemple, était intelligente mais sans esprit, dépensière sans générosité, belle sans charme, dévouée sans bonté, agitée sans entrain, envieuse sans désir. »
Le dialogue final élucidera et complètera totalement les nœuds entre Vincent et Laurence. Ce final est assez grandiose et bien amené. Ils déballent tout, c’est jouissif de vérité et le fatalisme n’entame pas l’enthousiasme du lecteur qui chemine dans ce récit plein de remous.
*titre paroles de Pusherman de Curtis Mayfield